« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Par cette célèbre phrase de Blaise Pascal, on résume souvent l’étourdissement métaphysique que l’humain ressent devant l’immensité du cosmos. Pour un fervent chrétien tel que lui, vivant dans un XVIIe siècle où essaime le rationalisme, il était impensable d’imaginer qu’on choisisse de rejeter la croyance rassurante en Dieu pour adhérer à l’idée d’un « univers muet » que la science de son temps commençait à décrire. Il n’avait encore rien vu.
Pendant des millénaires, l’ignorance de ces réalités permettait aux humains de postuler un monde logique et ordonné, expliqué par des mythes. Or, les connaissances acquises au cours des derniers siècles, et jusque très récemment, nous ont conduits à découvrir des choses inquiétantes : que les distances entre les astres sont démesurées, que le cosmos est plus grand que tout ce que nous avons jamais pu concevoir, qu’il est principalement composé de « vide », que la matière visible n’en est qu’une portion minime et que la vie extraterrestre, si elle existe, se cache bien pour le moment. De même, nous savons aujourd’hui que l’univers tel qu’il se présente actuellement a un point d’origine et que, quelle que soit l’hypothèse, il connaîtra de toute façon une fin.
Pourtant, si effrayant soit-il, le silence des espaces infinis fascine également. Le point de vue de Pascal n’est pas le seul possible, et depuis l’Antiquité, d’autres penseurs ont imaginé un univers grouillant de vie. À la fin du XIXe siècle, le mythe des canaux de Mars a déchaîné les passions, certains astronomes affirmant avoir observé des traces d’une civilisation intelligente – mais, nous le savons maintenant, la planète rouge n’est qu’un vaste désert hostile. Désormais, l’engouement pour les histoires d’ovnis ne se dément pas. À ce jour, pourtant, nous n’avons encore aucune preuve tangible d’une vie extraterrestre, et il est peu probable que la grande annonce arrive avant longtemps.
Qu’à cela ne tienne : en attendant, la fiction a déjà imaginé mille possibilités, et Final Fantasy XIV s’est invité au bal avec son extension Endwalker. Pour ce faire, l’épopée est allée puiser dans l’astrophysique la plus concrète afin de fonder son discours sur le sens de la vie. En tournant le regard vers l’infiniment grand, elle nous invite à mieux considérer notre petitesse et notre fragilité – et, ultimement, à nous rappeler l’importance de l’humilité pour éviter l’apocalypse. Je vous propose ainsi d’examiner les faits scientifiques qui ont inspiré les créateurs et d’esquisser les pistes plus symboliques qu’ils tracent.
Cet article aborde directement des éléments cruciaux de l’intrigue de l’extension Endwalker de Final Fantasy XIV. Il est donc conseillé d’avoir terminé l’épopée jusqu’à ce point avant de le lire. Il contient également des allusions aux thématiques de Dawntrail, sans entrer dans les détails de l’histoire.
Une astrophysique de fiction
La magie comme loi naturelle
Le sujet de la définition de Final Fantasy est une question brûlante chez les fans. Du fait des grandes dissemblances d’approches entre les épisodes, elle fait débat y compris chez les créateurs de la série. Hiromichi Tanaka, qui fut l’un des concepteurs centraux des trois premiers jeux, puis le producteur de FFXI et de la première version de FFXIV, a exposé sa propre interprétation en ces termes : « Le monde de FF peut se résumer en des “lois physiques”. Les sorts tels que Brasier ou Soin, les calculs de combat et les autres principes physiques composent la logique de ce monde, et c’est ce qui définit FF. » Ainsi, ajoute-t-il, il est possible de concevoir que des jeux aussi apparemment différents que FFXI et FFXV appartiennent à une même série dès lors qu’on imagine qu’ils partagent de mêmes « lois naturelles » sous la forme de ces magies élémentaires. « Même si certains titres se déroulent dans un cadre plus technologiquement avancé, Brasier reste Brasier et Soin reste Soin », précise Tanaka.
S’il admet n’avoir abouti à cette définition qu’assez récemment, alors qu’il n’est plus associé au développement de la série depuis son départ de Square Enix pour raisons de santé en 2012, il offre un contrepoint intéressant aux descriptions plus courantes, à commencer par celles basées sur les éléments récurrents que sont les chocobos, les invocations ou le personnage de Cid. Elle diverge également de celle proposée par le créateur de la série lui-même, Hironobu Sakaguchi, qui est uniquement axée sur le facteur humain de la conception et laisse donc une grande part de liberté interprétative. C’est d’ailleurs ce qui a permis à FF d’épouser autant de formes différentes.
Au-delà même des magies élémentaires et des équations unificatrices, l’idée que les différents Final Fantasy reposent sur une physique qui leur est propre est tout à fait stimulante d’un point de vue créatif. Dans un contexte de fiction, cette physique peut en effet se traduire par des paramètres purement fantasmagoriques, et non réalistes. Cela n’empêche en rien de les manipuler avec rigueur et cohérence, et c’est sûrement là le meilleur moyen de préserver la fameuse suspension volontaire d’incrédulité – le contrat tacite passé entre l’artiste et le spectateur.
FFXIV fait honneur à cette notion grâce à son éther, terme employé tel quel dans le texte japonais original (エーテル, eeteru), aether en anglais. Dans le livre Encyclopædia Eorzea, cette force impalpable est définie comme « l’étincelle qui donne vie aux choses inanimées », qui « s’écoule en permanence dans tout l’univers, formant des courants qui traversent la terre, l’eau et l’air ». Sans éther, le monde n’existerait tout simplement pas, et c’est même lui qui donne son nom original à la planète du jeu : Ætherys (l’æ, prononcé « é », est un choix de la traduction française afin probablement d’apporter une touche d’archaïsme). Présent jusque dans l’expérience quotidienne du joueur, l’éther permet de pratiquer la magie grâce à ses propriétés élémentaires ou de se téléporter sur de longues distances à l’aide des éthérites.
Le Cristal-mère, une immense concentration d’éther au centre d’Ætherys
L’existence d’un tel flux vital servant de trait d’union entre toute chose n’est en rien originale : présente dans Final Fantasy sous la forme de la rivière de la vie de FFVII ou du cours des âmes de FFIX, elle s’inscrit dans une conception orientale de l’univers, connue grâce au ch’i chinois.
Quant au terme d’éther, il charrie lui-même une longue histoire dans la science occidentale, trouvant son origine dans la mythologie grecque antique, où il s’agit de l’air chaud que respiraient les dieux dans l’Empyrée. À l’époque moderne, les savants européens ont repris le mot pour décrire un fluide hypothétique dans lequel baignerait tout l’univers, car cela leur permettait d’expliquer à la fois le mouvement des astres et le déplacement de la lumière (on parlait d’éther luminifère). Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour que la notion soit abandonnée au profit de la théorie de la relativité, mais l’éther – qu’il soit nommé ainsi ou non – a trouvé toute sa postérité dans la fantasy en tant que magie fondamentale des choses.
Fidèle à son souci d’exhaustivité, le récit de FFXIV présente l’éther comme un authentique sujet scientifique, étudié de la manière la plus concrète par l’éthérologie. Celle-ci nous révèle par exemple que, chez les êtres humains d’Ætherys, cette énergie possède une nature triple : l’éther corporel, responsable des fonctions motrices et des sens ; l’éther spirituel, pour l’âme ; et l’éther mémoriel, pour les souvenirs. Cette répartition fort précise a été inspirée à l’auteur Banri Oda par la lecture d’un article du magazine National Geographic de 2016 consacré à la mort. Le papier a suscité son intérêt par le fait qu’elle y était décrite non pas comme un moment unique, mais comme une suite de fonctions qui s’interrompent séparément. C’est en puisant dans ces sources d’inspiration réelles, précise Oda, qu’il parvient à créer une œuvre fictionnelle plus dense et crédible pour les joueurs, et c’est ce que nous allons constater ici à plusieurs reprises.
Le dynamis, énergie sombre des sentiments
À cet édifice déjà robuste, l’extension Endwalker apporte une contribution majeure qui consolide la physique fictionnelle de Final Fantasy XIV en puisant dans la science la plus contemporaine. Lors de son périple dans le passé d’Ætherys, dans le laboratoire céleste d’Elpis, le joueur apprend ainsi l’existence d’une autre force fondamentale de l’univers, nommée le dynamis. Contrairement à l’éther, qui est le constituant de la matière, le dynamis est un élément invisible qui réagit uniquement aux sentiments. Une donnée on ne peut plus impalpable !
Le jeu nous explique que très peu de chercheurs en connaissent l’existence, non seulement dans l’Antiquité, mais aussi à l’époque actuelle, où seuls les alchimistes de Thavnair en possèdent l’intuition. Ces derniers le nomment d’ailleurs « akasha », un terme issu de la tradition religieuse indienne, dans laquelle il est décrit comme la substance originelle à partir de laquelle toute chose a été créée. Cette conception varie cependant d’une école à l’autre, si bien que le jaïnisme – l’une des religions minoritaires de l’Inde – associe par exemple l’akasha à l’espace lui-même, faisant de lui le support sur lequel les autres substances peuvent se déployer.
À Radz-at-Han, le Creuset de l’Al-Kimiya est un haut lieu de la recherche alchimique (« al-kimiya » est le mot arabe qui a donné « alchimie » en français).
Certes, les créateurs de FFXIV ont quelque peu détourné la définition réelle, car l’éther de leur jeu semble bien mieux correspondre au concept d’akasha que le dynamis. L’ajout de cette théorie thavnairoise n’en demeure pas moins intéressant, puisqu’il souligne à quel point l’esprit humain est parfois capable d’anticiper des faits scientifiques futurs par la simple force de la déduction, de la même manière que des philosophes de l’Antiquité grecque et indienne ont postulé le concept des atomes plus de deux millénaires avant leur découverte. Le terme d’atome vient lui-même du grec ancien, où il signifie « insécable » – c’est-à-dire le plus petit état possible de la matière. Ces grains sont cependant si minuscules qu’il a fallu attendre l’émergence de technologies suffisamment avancées pour vérifier empiriquement leur existence.
Or, bien plus que de notions religieuses, le dynamis de FFXIV s’inspire d’une notion scientifique des plus actuels : l’énergie sombre (dark energy en anglais), un composant qui remplirait la plus grande portion de notre univers réel. Elle n’en est pas moins purement spéculative, et pour cause ! Cette hypothèse a été émise il y a une trentaine d’années seulement, soit plus récemment encore que la désormais célèbre matière noire, qui est encore un autre paramètre cosmique. L’énergie sombre (elle est dite « sombre » car on en ignore la nature) serait une force répulsive, de pression négative, contribuant à l’accélération observée de la vitesse d’expansion de l’univers. Son caractère voire son existence font cependant l’objet d’intenses débats au sein de la communauté scientifique.
Selon le modèle standard actuel de la cosmologie, elle occuperait pas moins des trois quarts de toute la masse et énergie de l’univers, le reste étant constitué de matière noire et d’une infime portion de matière ordinaire (à peine 5 %), cette dernière étant celle qui nous compose. Preuve ici encore que les scénaristes d’Endwalker ont fait leurs petites recherches, ils établissent dans le cours d’un dialogue que la proportion de dynamis dans l’univers de FFXIV est de 68,3 %, ce qui correspond exactement à la mesure de l’énergie sombre déduite par les chercheurs en 2013 à partir des observations du télescope spatial européen Planck. On ignore cependant comment les Anciens de FFXIV ont pu atteindre un tel degré de précision !
Il est étonnant de penser qu’on a pu méconnaître pendant aussi longtemps l’existence d’éléments pourtant omniprésents dans notre univers. Dans le cas de la matière noire, c’est parce qu’elle interagirait extrêmement peu avec la matière ordinaire. Quant à l’énergie sombre, du fait de son effet à très grande échelle, son existence n’a pu être postulée qu’à partir des mesures très précises de l’univers lointain, permises par les avancées les plus récentes des technologies d’observation. Pareillement, si le dynamis de FFXIV a si longtemps échappé à la détection, c’est parce qu’il n’obéit pas aux mêmes règles que l’éther : invisible et imperceptible, il demeure purement inactif tant qu’il n’est pas manipulé par quelqu’un – opération qui donnera justement naissance à Météion.
Par ailleurs, tout le problème de l’actualité des sciences est qu’elle a tendance à se périmer assez vite. D’autres modèles de l’expansion de l’univers ont été proposés, et depuis quelques années, de nouvelles données suggèrent une variation de la densité de l’énergie sombre au fil du temps. Le dossier est donc loin d’être clos, mais l’enquête avance. Lancés en 2023 et en 2026, les télescopes spatiaux Euclid de l’ESA et Nancy Grace Roman de la NASA doivent étudier les effets de l’énergie sombre, secondés par l’observatoire terrestre Vera Rubin. Cela promet des découvertes majeures dans les années à venir.
Fort heureusement, l’art n’a pas à s’embarrasser d’obsolescence, sinon nous devrions jeter à la poubelle La Guerre des mondes de Wells ou les Chroniques martiennes de Bradbury, qui prennent comme point de départ la théorie réfutée des canaux artificiels de la planète rouge. Toute inspirée de l’état des connaissances réelles qu’elle soit, l’astrophysique de fiction d’Endwalker n’est qu’une fondation sur laquelle se base le récit pour parler du sujet plus philosophique de notre place dans l’univers.
Y a-t-il quelqu’un à l’appareil ?
Le besoin irrésistible de savoir
Lors de sa visite dans l’Antiquité d’Ætherys, le Guerrier ou la Guerrière de la Lumière rencontre Hermès, directeur du laboratoire d’Elpis. Personnage à la fois touchant et ambigu, il est obsédé par l’idée qu’il existe peut-être, sur les planètes qui gravitent autour des innombrables étoiles du ciel nocturne, d’autres formes de vie qui auraient bien des choses à nous apprendre. Nous sommes sûrement nombreux à nous retrouver dans ses rêveries. L’une des forces motrices de l’humanité est certainement le besoin de savoir ce qu’il y a au-delà : derrière cette colline, de l’autre côté de l’océan ou, maintenant que nous connaissons bien notre Terre, aux confins de l’espace. Mais alors que les distances qui nous séparent des astres sont gigantesques, l’humanité ne peut entamer ce périple à l’heure actuelle que par procuration, grâce à des sondes spatiales.
C’est sans doute animé par un même esprit de compréhension du monde qu’au IVe siècle avant notre ère, un savant grec de Massalia, Pythéas, s’est lancé dans une expédition maritime vers le Grand Nord, au-delà même des îles britanniques. Ses écrits, aujourd’hui perdus mais cités par d’autres auteurs de l’Antiquité, mentionnaient l’existence d’une île mythique aux confins de l’océan boréal : Thulé, que l’on associe parfois aux Shetlands, à l’Islande voire au Groenland, sans pouvoir trancher, faute de certitudes. En l’absence de localisation géographique précise, Thulé est devenue synonyme d’une terre du bout du monde, à la fois fascinante et mystérieuse, si bien qu’elle fut plus tard surnommée Ultima Thulé, c’est-à-dire « la plus lointaine » en latin.
Le symbole est si durable qu’en 2018, la NASA a provisoirement nommé Ultima Thulé (aujourd’hui Arrokoth, ci-dessus), un objet transneptunien survolé l’année suivante par la sonde New Horizons. Si celle-ci ne croise aucun autre objet sur sa route, ce petit astre bilobé d’une trentaine de kilomètres à peine restera sans doute longtemps le plus lointain jamais visité par une machine humaine, à 6,6 milliards de kilomètres de la Terre. En empruntant à son tour ce nom si chargé de sens pour sa dernière zone perdue dans le cosmos, Endwalker se fait l’héritier de cette quête des confins, à la recherche d’une réponse, quelle qu’elle soit.
L’aspiration à trouver quelque chose parmi les étoiles est d’autant plus vive que la découverte des premières planètes extrasolaires, dans les années 1990, a confirmé la pluralité des systèmes planétaires. Postulée depuis fort longtemps elle aussi, cette idée est enfin vérifiée empiriquement. Aujourd’hui, plus de 6 000 exoplanètes ont été formellement identifiées, et la liste s’allonge chaque jour.
Dès lors, les questions ne peuvent que s’enchaîner. Sommes-nous seuls dans l’univers ? S’il existe une vie ailleurs, à quoi ressemble-t-elle ? Et si elle est intelligente, que pense-t-elle ? La réflexion d’Hermès dans FFXIV est donc on ne peut plus familière. Si chacune des milliards d’étoiles que nous pouvons observer dans notre galaxie abrite une ou plusieurs planètes – ce qui, la science l’atteste désormais, est effectivement le cas le plus fréquent –, alors les chances d’y trouver ne serait-ce qu’une seule forme de vie sont d’autant plus grandes.
Pour entrer en contact avec ces extraterrestres hypothétiques, le directeur d’Elpis place d’immenses espoirs dans Météion et ses sœurs, les « sondes » vivantes qu’il a fabriquées à partir du dynamis. Il rêve secrètement qu’en traversant le cosmos, elles apprendront auprès de ces êtres ce qui constitue, selon eux, le sens de la vie. Il ne peut cependant se douter que la réponse sera non seulement décevante, mais terrifiante. L’espace fut effectivement peuplé autrefois, mais il n’en reste plus que de fragiles vestiges – au mieux des fantômes, au pire quelques traces dans de vastes déserts stériles. C’est le désespoir stagnant dans ces mondes disparus qui, par la force incommensurable du dynamis, finit par corrompre Météion et la transformer en chantre de l’anéantissement.
Où sont les extraterrestres ?
En posant ce constat fort pessimiste, Final Fantasy XIV s’inscrit dans la longue histoire des interrogations sur l’existence de la vie ailleurs dans l’univers. Au cours du XXe siècle, plusieurs expériences de pensée ont été formulées afin d’essayer de comprendre les raisons pour lesquelles aucune détection n’a encore été faite, et ainsi de disposer d’une base de réflexion commune sur ce sujet brûlant. La plus célèbre de ces expériences est le paradoxe de Fermi, inspiré par une discussion ayant eu lieu en 1950 entre le physicien italien Enrico Fermi et ses collègues. Il prend la forme d’une simple question : s’il existe des civilisations extraterrestres, pourquoi ne nous ont-elles pas encore rendu visite ?
On parle ici de paradoxe parce qu’il semble étrange, a priori, qu’on n’ait trouvé aucune trace de vie intelligente dans un univers pourtant si immense. Près de huit décennies après ce constat, les choses n’ont pas changé. Si nous ne pouvons pas répondre à cette interrogation tant que nous n’aurons pas découvert d’autres formes de vie, plusieurs hypothèses n’en ont pas moins été soumises – après tout, réfléchir ne coûte rien. Celles-ci vont du plus rationnel (les civilisations avancées ont de faibles chances d’apparaître ou les voyages interstellaires sont extrêmement difficiles) au plus étourdissant (les extraterrestres nous observent, mais s’interdisent d’interférer avec notre évolution).
Frank Drake, disparu en 2022, devant son équation
De manière plus mathématique, l’astrophysicien Frank Drake a formulé en 1961 la fameuse équation qui porte désormais son nom, une suite de paramètres théoriques permettant de calculer le nombre potentiel de civilisations avancées dans la Voie lactée. Certes, la plupart des valeurs sont à ce jour inconnues : seuls le taux annuel de formation d’étoiles dans la Galaxie et le nombre d’étoiles ayant des planètes peuvent faire l’objet d’estimations crédibles, basées sur les observations. Deux paramètres sur sept, cela fait bien peu. De fait, toute interprétation de la formule est, en l’état, purement spéculative. Tout juste peut-on admettre que l’expérience de pensée a le mérite d’exister.
Il semble en tout cas évident que les échelles gigantesques du temps et de l’espace jouent contre nous. Que pouvons-nous espérer trouver dans un univers de 13,8 milliards d’années quand nous ne cherchons des signaux lointains que depuis moins d’un siècle ?
Les options désespérantes de FFXIV
Par le pouvoir de la fiction – encore elle ! –, Endwalker répond au paradoxe de Fermi en exposant plusieurs raisons pour lesquelles la vie peut disparaître complètement, ce qui nous donne le sentiment que le cosmos est désespérément vide. Ainsi Météion découvre-t-elle d’abord des planètes sur lesquelles la vie, si elle a existé, s’est éteinte depuis longtemps. L’idée est crédible à plus d’un titre : sur notre Terre, les formes de vie macroscopiques ne sont apparues qu’il y a 600 millions d’années « seulement », soit vingt fois moins de temps que la durée de l’univers, et l’humanité (entendue en tant que genre Homo), depuis moins de trois millions d’années. À l’échelle cosmique, les chances que deux civilisations avancées coexistent dans un espace et une temporalité suffisamment proches seraient donc infimes.
Mais, pour mieux appuyer son propos principal, Endwalker s’intéresse particulièrement au destin des civilisations avancées, et plus spécifiquement à celles qui ont perdu toute velléité de contact.
Il y a tout d’abord le cas des Éas. Ces êtres étonnamment loquaces, dont les spectres reconstitués hantent l’obscurité d’Ultima Thulé, aspiraient à se libérer de « l’éphémérité des choses » en devenant éternels, purement et simplement. Ils ont cependant vécu un basculement civilisationnel le jour où ils ont découvert ce qu’ils appellent « l’ultime vérité », c’est-à-dire la finitude du cosmos. Ici aussi, FFXIV s’inspire d’une hypothèse astrophysique réelle : celle de la mort thermique de l’univers (ou Big Freeze, le « grand gel »). À l’inverse du célèbre Big Crunch, elle prédit que l’expansion de l’univers continuera sans s’interrompre, jusqu’à ce qu’il devienne complètement froid et inerte, au bord du zéro absolu, uniquement peuplé de trous noirs qui se dissiperont lentement. D’une certaine manière, ce serait alors la « victoire » de l’énergie sombre, ce qui ne fait que confirmer l’analogie avec le terrifiant dynamis.
Cette découverte glaçante – au sens propre du terme – a poussé les Éas à abandonner tout progrès, car, comme le dit l’un d’eux, « à quoi bon persévérer si l’issue ne peut être changée ? » Eux qui espéraient jusque-là pouvoir s’affranchir des contraintes du temps se trouvèrent confrontés à l’inexistence de l’éternité. Forts de cet implacable constat, ils décrétèrent que le seul bonheur réside dans l’ignorance, et puisqu’ils avaient le malheur d’avoir appris la vérité, ils ne leur restait plus qu’à attendre silencieusement la mort.
Certes, tout dépend de l’échéance à laquelle ce Big Freeze survient. Dans notre univers, si l’hypothèse se vérifiait – car, rappelons-le, ce n’est qu’une proposition parmi plusieurs –, elle ne se produira pas avant plusieurs milliers de milliards d’années ! Mais si l’unique aspiration des Éas était la vie éternelle ou, tout du moins, la persistance perpétuelle de leur héritage, le fait est que le moment exact de la fin importe peu.
Le second cas est celui des Omicrons. Si le point de bascule des Éas est métaphysique, celui de cette civilisation belliqueuse est en premier lieu physique. C’est ainsi qu’à force d’optimisations mécaniques, ils ont entièrement abandonné ce qui faisait d’eux des êtres de chair et d’os… mais aussi de sentiments. Grâce à cette nouvelle forme immensément puissante et à leur détermination froide, ils devinrent un peuple intégralement dédié à la conquête, qui n’eut aucune difficulté à terrasser les habitants des autres planètes. La guerre pour la suprématie est une conception du sens de la vie, bien que très peu recommandable.
Cependant, une fois la victoire totale signée, que reste-t-il à accomplir ? Rien, en réalité – d’autant plus lorsqu’on a rejeté toute autre possibilité d’idéal. C’est là le doute existentiel qui accabla finalement l’unité principale des Omicrons, la figeant dans un perpétuel état d’indécision et laissant ses troupes errer dans le cosmos, dans l’attente d’un ordre qui ne viendrait jamais. De la même manière que les Éas ont supposément tout compris, les Omicrons ont tout conquis, et leur existence sans but n’a plus aucun sens. Des impasses vouées à se répéter…
L’humilité pour éviter la catastrophe
Les Anciens sur la voie du vide
Tels qu’ils nous sont donnés à voir dans Endwalker, les Anciens composent une civilisation très avancée qui emprunte la même voie que les Éas et les Omicrons : celle de la recherche d’une certaine forme de perfection. Pour eux, il ne s’agit pas d’atteindre la vie éternelle ou de dominer par la force les autres civilisations, mais de créer une planète la plus harmonieuse possible, un lieu de plénitude où chaque créature – l’être humain y compris – est exactement à sa place et ne requiert plus la moindre évolution. C’est à cette fin qu’a été fondé Elpis, le laboratoire céleste du vivant, dont le nom est celui de la personnification de l’espoir dans la mythologie grecque.
Grâce à leur teneur en éther bien plus importante que celle des humains modernes, les Anciens possèdent le pouvoir extraordinaire de matérialiser des concepts. Cet avantage leur confère une maîtrise complète de la nature, qu’ils peuvent modeler à leur guise dans le but de donner aux animaux et aux plantes une forme finale et, ainsi, de créer le monde parfaitement équilibré dont ils rêvent. La sélection naturelle n’existe pas, chaque espèce étant conçue et évaluée, puis conservée ou sacrifiée en fonction de son apport à l’écosystème. Les Anciens appliquent d’ailleurs cette logique à eux-mêmes : les plus illustres d’entre eux choisissent de mettre fin précocement à leur vie pour enrichir le flux éthéré d’Ætherys du savoir qu’ils ont acquis. Il s’agit pour eux d’une disparition « empreinte de beauté », d’une nécessité sur la voie de l’abolition pure et simple du désespoir.
Or, ironiquement, la quête de ce bonheur ultime ne se fait pas sans peine. Comme l’explique le Loporrite Cookingway lors d’une discussion au Labyrinthos, cette étape incroyablement difficile à franchir aurait été surnommée « grand filtre » par les Anciens, parce qu’elle impose de concentrer tous les efforts de la civilisation sur un seul et même objectif, sans se soucier des possibles dégâts collatéraux. Ainsi occultent-ils la question du malheur, de la part d’ombre ou d’irrationnel qu’il y a dans chacun de nous, au profit d’une perfection factice.
Il se trouve – ce n’est pas un hasard – que le grand filtre constitue une autre référence aux réflexions entourant le paradoxe de Fermi. Imaginée par l’économiste américain Robin Hanson dans les années 1990, cette théorie propose d’expliquer l’absence de découverte des extraterrestres par l’existence d’une série de barrières entre la formation d’une planète propice à l’apparition de la vie et l’émergence d’une civilisation capable d’entreprendre des voyages interstellaires. Si au moins l’une de ces barrières est infranchissable ou presque, les chances d’entamer une exploration à l’échelle galactique s’amenuisent d’autant plus.
En l’état, il est cependant impossible de savoir si cette limite a plutôt tendance à être précoce (à l’apparition de la vie ou lors de ses premiers développements) ou tardive (lors de l’expansion d’une civilisation au-delà de son monde d’origine). Sur Terre, toute la question est donc de situer ce grand filtre : s’il est derrière nous, l’émergence de l’Homo sapiens est déjà un miracle en soi ; s’il est devant nous, alors nous ne voyagerons peut-être jamais vers les étoiles, brisés dans notre élan par un futur obstacle insurmontable. Oui, mais lequel ?
L’une des explications régulièrement avancées pour résoudre le paradoxe de Fermi est celle de l’inévitable autodestruction des civilisations. Cette idée est la conséquence pessimiste, mais somme toute assez réaliste d’un XXe siècle riche en tragédies planétaires, qu’il s’agisse des conflits mondiaux ou de la course à l’armement nucléaire. Le XXIe siècle a ajouté de nouveaux arguments à ce constat, au premier rang desquels se trouve bien sûr la crise climatique qui a commencé et dont les répercussions à long terme seront catastrophiques. L’astronome américain Carl Sagan, qui fut l’un des plus célèbres commentateurs de l’équation de Drake, évoquait ainsi ces civilisations potentielles qui, au bout de milliards d’années d’évolution, « peuvent s’éteindre en un moment d’impardonnable négligence ». Une remarque qui se comprend d’autant mieux qu’il s’exprimait alors dans le contexte de la guerre froide. Plus la technologie progresse, plus nous possédons les moyens d’exécuter notre autodestruction.
Dans Endwalker, les sœurs de Météion parties explorer les étoiles en quête de vie reviennent avec un catalogue des plus sinistres. Parmi toutes les planètes ne portant plus que les ruines de leurs civilisations passées, elles décrivent par exemple Tessera, semble-t-il ravagée par « une pandémie ou une catastrophe écologique majeure » ; Okhto, en proie à une guerre mondiale où « une arme de destruction massive » a annihilé toute forme de vie ; ou encore Dékapenté, consumée par les caprices d’un « enfant divin » auquel la population entière vouait un culte aveugle. Ce dernier cas invite à bien des analogies contemporaines, pour peu qu’on prenne la notion d’enfant au sens plus large d’individu puéril…
En présentant cette galerie express d’effondrements civilisationnels – ensuite récapitulée à Ultima Thulé –, FFXIV prend le parti de placer son grand filtre tardivement dans l’histoire du vivant, et ainsi d’asseoir l’option de l’inexorable autodestruction. Les exemples des Éas et des Omicrons révèlent même que la barrière infranchissable peut se dresser au moment où les peuples ont atteint une forme de suprématie, qu’elle soit temporelle pour les premiers ou guerrière pour les seconds. Alors qu’ils sont parvenus à l’apogée tant convoité, ils n’en tirent finalement aucune satisfaction et abandonnent leur évolution.
Dans le cas des Anciens, l’issue sera donc forcément funeste s’ils continuent sur leur voie. Mais lorsqu’on leur rend visite à Elpis, ils ne le savent pas encore – à l’exception d’Hermès, qui s’interroge très justement : « Que deviendrons-nous une fois qu’Ætherys aura atteint la perfection ? Est-ce qu’on se contentera de disparaître le sourire aux lèvres ? »
Le voyage plutôt que la destination
Toute l’épopée de Final Fantasy XIV constitue l’histoire de la rupture de cette course éperdue vers la prétendue perfection. Une fois les paramètres cosmiques posés, Endwalker s’extrait du « comment ? » de la science pour passer au « pourquoi ? » de la philosophie. Face au vide immense et silencieux du cosmos, la réponse au sens de la vie est à trouver par nous-mêmes. À plusieurs reprises, le jeu nous invite précisément à y réfléchir… non sans nous donner un petit coup de pouce.
Car pour mieux communiquer son message, l’idéal est encore de lui offrir une incarnation saisissante. C’est là qu’entre en scène le personnage de Venat, l’Ancienne qui a, par ses actes, transformé le destin de sa planète. Antithèse d’Hermès et de ses angoisses, Venat est parvenue à trouver une raison d’être sur Ætherys. Ayant consacré le début de sa carrière à l’étude scientifique du monde, elle s’est elle-même confrontée au mystère de l’existence. Or, au lieu de désespérer devant l’absence de réponse rationnelle, elle a choisi de considérer l’apparition de la vie sur une petite planète perdue dans l’immensité du cosmos comme un « miracle » à célébrer, un bien à protéger. C’est un peu comme si elle avait pris le paradoxe de Fermi à l’envers, et profité de ce qu’on ne puisse savoir certaines choses pour mieux s’intéresser à celles que nous connaissons.
Humaniste et contemplative, Venat s’est décidée à faire le bien autour d’elle de son vivant, car il s’agit d’une chose concrète, à l’effet palpable, au contraire d’un paradis hypothétique. Présentée dans Endwalker avec une douceur maternelle, elle est l’âme charitable et vagabonde dans laquelle tout aventurier de FFXIV doit se retrouver. Sa philosophie de vie est résumée dans cette question qu’elle pose au Guerrier ou à la Guerrière de la Lumière lors d’un moment de confidence à Elpis : « Le voyage en valait-il la peine ? » Par une belle astuce, leur discussion est interrompue immédiatement après, ce qui laisse au joueur le soin d’imaginer sa propre réponse. Et ce, qu’elle concerne son odyssée dans FFXIV ou sa vie réelle.
En affirmant avoir été forgée par son périple, l’Ancienne reprend à son compte le fameux adage qui veut que ce ne soit pas la destination, mais le voyage qui importe. Par son témoignage, elle nous invite à dépasser l’aspiration téléologique à un savoir suprême, celui-là même qui avait conduit les Éas à céder au désespoir. Dans ce cas particulier, la révélation de la finitude de l’univers ne bouleversera en réalité que celui ou celle qui, au lieu de mener humblement son existence, est obsédé par la garantie de sa propre postérité. Comme le fait très justement remarquer Y’shtola après avoir appris la fameuse ultime vérité des Éas, « la réponse à une question dépend toujours de celui qui se la pose ». Et d’asséner : « Votre ultime vérité n’a en rien entamé ma curiosité. » Elle a raison. La vie humaine est certes courte, mais le cosmos est vaste : il y a forcément une colline derrière laquelle aller voir, une mer à traverser, un océan d’étoiles à contempler.
S’essayer à donner le sens de la vie humaine est un exercice lointain, et pourtant jamais épuisé. Endwalker est l’une des dernières briques d’un mur immense. Dans un fragment de l’Épopée de Gilgamesh, l’un des plus anciens textes littéraires connus, le mythique roi mésopotamien en quête d’immortalité se voit déjà rappeler par une modeste tavernière, Shiduri, les principes simples d’un bonheur trouvé dans l’instant présent :
« Pourquoi donc rôdes-tu Gilgamesh ? La vie sans fin que tu recherches, tu ne la trouveras jamais ! Quand les dieux ont créé les hommes, ils leur ont assigné la mort, se réservant l’immortalité à eux seuls ! Toi, plutôt, remplis-toi la panse ; demeure en gaîté jour et nuit ; fais quotidiennement la fête ; danse et amuse-toi jour et nuit ; accoutre-toi d’habits bien propres ; lave-toi, baigne-toi ; regarde tendrement ton petit qui te tient par la main, et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi ! Car telle est l’unique perspective des hommes. » (Traduction : Jean Bottéro)
Pour mieux tenir à distance le spectre odieux de la mort, le mouvement permanent est sans doute un excellent remède, ne serait-ce que parce qu’il détourne l’esprit de ses égarements. Plus qu’un simple déplacement d’un lieu à un autre, le voyage dont il est question ici doit être compris comme la métaphore d’un parcours de vie, à travers ses hauts comme ses bas. En cela, Venat pourrait certainement reprendre les mots de Robert Louis Stevenson dans ce célèbre passage de son Voyage avec un âne dans les Cévennes (1879) :
« Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais pour voyager ; je voyage pour le plaisir du voyage. L’important, c’est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. […] Un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ? » (Traduction : Léon Bocquet)
Pour retirer aux êtres humains cette omnipotence qui menace de les détruire, la solution voulue et exécutée par Venat est de faire disparaître le désir insatiable de finalité, et cela, en infligeant à chacun d’eux les nécessités pressantes de la survie. Ainsi éclate-t-elle sa planète en quatorze fragments pour mieux diluer son éther et renvoyer ses habitants affaiblis à leur propre fragilité, c’est-à-dire à leur inéluctable mortalité. Affligés par leur nouvelle condition, les Éorzéens ne peuvent qu’adresser leurs implorations à celle qui est désormais Hydaelyn, comme l’expriment les paroles de la chanson « Answers » : « Tell us why, given Life, we are meant to die, helpless in our cries? » (dis-nous pourquoi, ayant reçu la vie, nous sommes voués à mourir, impuissants dans nos lamentations ?). La leçon de la déesse est résumée dans la sentence finale : « Thou must live, die and know » (tu vivras, tu mourras, puis tu comprendras).
Par cette fable, FFXIV s’inscrit dans la longue série des mythes qui racontent comment les humains, autrefois purs et éternels, ont subi la souillure de la mort. Plutôt que d’ignorer cette dernière, il faut apprendre à composer avec elle, en commençant par accepter de la nommer – ce que se refusaient à faire les tout-puissants Anciens de FFXIV, qui redoublaient d’euphémismes pour évoquer la grande faucheuse. Une fois que l’humain admet son insignifiance, il ne lui reste plus qu’à profiter humblement du parcours sans s’imposer le tourment de la fatale destination, puisqu’il est de toute façon impossible de faire autrement. Le dernier chapitre de Dawntrail, l’extension suivant directement Endwalker, prolonge la réflexion en illustrant la vacuité d’un au-delà artificiel.
Ce que peut l’astronomie
L’amour que nous avons tous pour les belles histoires explique pourquoi la connaissance la plus érudite des choses n’a jamais totalement dissipé les mythes et les religions, car ceux-ci ordonnent le réel de manière signifiante. Ils peuvent même réparer symboliquement les injustices, au premier rang desquelles se trouve la mort. En fin de compte, l’histoire d’Endwalker est celle du bon équilibre à trouver entre le savoir empirique et le contentement spirituel. L’expérience de Venat nous dit que la science seule ne suffit pas à modeler une pensée cohérente du monde qui nous entoure, mais la détresse de Météion démontre que le sentiment pur, dénué de toute tempérance, constitue un terrible danger. Dans ce cas précis, le sentiment en question est le désespoir, mais il peut tout aussi bien s’agir de la colère, de la cupidité ou de la haine, ce en quoi les exemples dans notre monde réel abondent.
Dans un sens, la perspective de Venat pourrait elle-même être taxée de pensée antiscientifique (le terme de « miracle » qu’elle utilise tient bien plus de la foi) et prêter la main à des interprétations douteuses : bien des théories farfelues ont pour origine des quidams qui croient « mieux savoir » que les savants. Mais FFXIV le présente plutôt comme la volonté noble de redéfinir le rapport des humains avec leur environnement, et le jeu lui-même ne rejette pas la science : elle est régulièrement employée pour le bien dans son épopée, qu’il s’agisse de l’éthérologie pour les usages tangibles de la magie ou de la mécanique pour la conception des machines.
Il serait d’ailleurs malhonnête de nier le pouvoir d’enchantement des sciences. À ce jeu-là, l’astronomie – dans laquelle puise Endwalker – fait figure de privilégiée. En tant qu’exploratrice par excellence des dimensions démesurées de l’espace, elle nous apporte des connaissances précieuses sur des phénomènes proches et lointains, tout en nous rapportant au passage des images sidérantes de beauté (bien que la plupart, pour être mieux compréhensibles, soient grandement retravaillées). Mais, dans le même temps, l’astronomie nous replace nécessairement à notre échelle toute minuscule : des humains perdus dans un recoin quelconque d’un cosmos gigantesque et inhospitalier, dont nous peinons encore à comprendre la nature profonde, comme évoqué ci-dessus. En cela, elle nous appelle plus à l’humilité que n’importe quelle autre discipline.
Plutôt que de nous effrayer, les espaces infinis devraient nous éclairer. Dans un sens, tourner les yeux vers l’univers revient à mieux nous regarder, nous, habitants de notre petite Terre. Telle fut la leçon des trois astronautes d’Apollo 8, les premiers à l’avoir embrassée du regard dans sa totalité, en décembre 1968. À leur retour, ils n’avaient que des mots d’admiration pour leur planète – bien plus en tout cas que pour la Lune, dont le survol était pourtant leur objectif premier. « Nous étions partis explorer la Lune, et à la place, nous avons découvert la Terre », confessa des années plus tard Bill Anders, pilote de la mission et auteur d’Earthrise, l’un des plus célèbres clichés spatiaux (ci-dessus), montrant la planète bleue se lever au-dessus du limbe lunaire. Une image imprévue, saisie à la volée, fabuleuse de simplicité et de poésie.
Cette année, l’équipage d’Artémis II a vécu la même expérience, et l’émotion mondiale suscitée par leurs photographies l’a plus encore démontré : notre Terre est une oasis solitaire dans le noir de l’univers, sublime mais fragile. Quel dommage que la leçon échappe à ceux qui auraient le plus besoin de la comprendre…
Et s’il était possible de la voir d’encore plus loin, quel impact cela aurait-il ? En 1980, la sonde américaine Voyager 1 vient tout juste d’achever sa mission principale, le survol de Jupiter et de Saturne, et file désormais à toute allure en direction de l’espace interstellaire. L’occasion est trop belle pour Carl Sagan, qui propose à l’équipe de la NASA de retourner l’engin vers toutes les planètes du Système solaire, et notamment la Terre, pour les photographier une à une. Aucun intérêt scientifique à cela : il s’agit uniquement de composer un « portrait de famille », et d’offrir à notre monde l’image la plus lointaine de lui-même, prise à six milliards de kilomètres de distance. De si loin, ce n’est plus qu’un petit point, pareil aux étoiles de notre ciel nocturne.
Sagan savait très bien ce qu’il faisait. Capturé en 1990 et surnommé Pale Blue Dot (un point bleu pâle, ci-dessus), ce cliché de la Terre était un message envoyé à ses contemporains. Quelques années plus tard, dans un livre intitulé d’après la photographie, il écrivait une émouvante introduction en forme de commentaire sur celle-ci. Son propos résonne tout autant aujourd’hui :
« C’est ici. C’est notre maison. C’est nous. C’est ici qu’ont vécu toutes les personnes que vous aimez, que vous connaissez, dont vous avez jamais entendu parler, tous les humains qui ont un jour existé, […] sur un grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. […]
Nos petites manières, la suffisance que nous nous donnons, le fantasme que nous possédons une place privilégiée dans l’univers : tout cela est remis en question par le faible éclat de ce petit point. Notre planète est une paillette solitaire dans le gigantisme écrasant des ténèbres cosmiques. Dans notre obscurité, dans toute cette immensité, rien ne semble indiquer qu’un jour, quelque chose viendra nous sauver de nous-mêmes. […]
On dit que l’astronomie est une leçon d’humilité qui forge le caractère. Il n’y a sans doute pas de meilleure démonstration de l’inanité des vanités humaines que cette image lointaine de notre tout petit monde. Pour moi, elle souligne plus que jamais la responsabilité que nous avons d’être plus bienveillants les uns avec les autres, et de préserver et chérir ce petit point bleu pâle, parce que c’est la seule maison que nous avons jamais connue. » (Traduction personnelle)
La morale d’Endwalker semble contenue ici, dans l’idée que la réponse à nos questionnements existentiels ne se trouve pas tout à fait parmi les étoiles et qu’elle viendra plutôt de nous-mêmes, à condition que nous acceptions cette leçon d’humilité donnée par l’univers. En projetant les joueurs d’abord sur la Lune, puis jusque dans les confins obscurs d’Ultima Thulé, FFXIV cherche à évoquer chez eux le même sentiment d’éblouissement, et surtout, la même envie : celle de se retourner vers Ætherys pour mieux l’admirer et la chérir. Et pour cela, nul besoin de l’avis des extraterrestres.
Shadowbringers se terminait déjà sur l’idée que les civilisations, tout comme les êtres vivants, sont mortelles – et que, par conséquent, elles mourront. Par l’édifiant inventaire de catastrophes planétaires cité par Météion, Endwalker adresse un avertissement plus ferme encore. L’effondrement peut se manifester de bien des façons, et il peut survenir plus tôt que nous le pensons, tant un moment d’impardonnable négligence est vite arrivé. D’où viendra l’indispensable retour à la modestie ? À son niveau, la fiction est simplement capable de semer des graines et de rappeler, encore et toujours, les notions élémentaires du vivre ensemble, dans une répétition dont on mesure de nos jours ô combien elle est nécessaire. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que FFXIV, ayant porté son récit aux dimensions cosmiques, soit ensuite revenu dans Dawntrail à des considérations plus concrètes, nourries de l’histoire tragique des colonisations, en réfléchissant à la meilleure forme d’entente entre les peuples.
L’important, c’est de voyager, d’avancer en tout cas, et de ne jamais renoncer à la curiosité. C’est pour cela que, même s’il met un terme à un pan entier de l’épopée du jeu, Endwalker ne se referme pas sans avoir offert au joueur la promesse de ses explorations futures, non pas dans les profondeurs de l’espace, mais sur Ætherys – une terre dont toutes les merveilles n’ont pas encore été révélées. Le message est porté par Emet-Selch à Ultima Thulé, dans une énumération de destinations bien plus envoûtante que celle de planètes où plus rien ne vit. « Admire tous ces paysages », confie-t-il en conclusion. « Je te garantis qu’ils valent le détour. »
Sources
- Banri Oda, Michael-Christopher Koji Fox, Natsuko Ishikawa, Encyclopædia Eorzea: The World of Final Fantasy XIV, Square Enix, 2016
- https://we-are-vanadiel.finalfantasyxi.com/post/?id=125&lang=en
- https://natgeo.nikkeibp.co.jp/atcl/web/15/360768/032500046/
- https://www.famitsu.com/news/202203/29255742.html
- Jean Bottéro (traduction), L’Épopée de Gilgameš. Le grand homme qui ne voulait pas mourir, Gallimard, 1992
- Robert Louis Stevenson (traduction : Léon Bocquet), Voyage avec un âne dans les Cévennes, Flammarion, 2017
- Carl Sagan (traduction : Dominique Peters et Marie-Hélène Dumas), Cosmos, éditions Mazarine, 1981
- Carl Sagan, Pale Blue Dot: A Vision of the Human Future in Space, Random House, 1994
Pour en savoir plus sur la genèse et les thématiques du jeu, je vous conseille la lecture des deux tomes de La Légende Final Fantasy XIV, écrits par Loïc Delahaye-Hien et publiés par Third Éditions.
Post-scriptum : je suis passionné d’astronomie depuis mon enfance et je souhaitais ici remercier les créateurs de FFXIV d’avoir puisé dans cette belle science pour imaginer Endwalker.
Bien sûr, je sais que tout n’est pas rose. Les percées de l’exploration spatiale, dont les premiers pas sur la Lune, ont pour beaucoup été motivées par un contexte de compétition entre grandes puissances. À côté de l’étude purement scientifique du cosmos, l’espace est aujourd’hui un terrain de conquête pour des sociétés privées détenues par des milliardaires méprisables (d’aucuns diraient nuisibles). Or, cela, ce n’est pas de l’astronomie ni du voyage dans le sens poétique dont il est question dans cet article. C’est la poursuite d’un capitalisme effréné, une fuite en avant qui apparaît d’autant plus absurde alors que les conséquences du changement climatique se manifestent de plus en plus violemment et devraient imposer un nouveau rapport au monde.
Il peut sembler contradictoire de prôner la nécessité désormais absolue de préserver notre planète et, dans le même temps, de souhaiter porter l’exploration vers d’autres corps célestes. C’est un dilemme éthique qu’il est cependant simple de résoudre. Les missions scientifiques, principalement menées par des sondes, sont des aventures fascinantes qui enrichissent le savoir tout en contribuant à l’émerveillement du public. Qui plus est, ces missions sont souvent le résultat de coopérations entre pays qui font fi des tensions géopolitiques, ce dont la station spatiale internationale est le meilleur symbole. Les entreprises de colonisation à grande échelle d’une planète comme Mars, en revanche, sont des lubies qui se heurteront irrémédiablement à la réalité – celle de la difficulté et de la dangerosité extrêmes des voyages spatiaux, la Terre étant à ce jour le seul environnement hospitalier pour l’humanité.
Ce paradoxe est d’ailleurs présent dans FFXIV. Si Endwalker s’achève sur la morale qu’il faut avant tout veiller sur Ætherys pour la protéger de l’apocalypse, les développeurs ont par la suite ajouté des quêtes d’exploration cosmique, qui visent à s’installer sur des planètes extérieures pour en exploiter les ressources. C’est qu’il est sans doute fort difficile d’imaginer un jeu vidéo, a fortiori un MMORPG, sans notion de croissance infinie. Mais c’est un autre sujet…


















