Celtic Moon, quand Final Fantasy IV rencontrait la musique irlandaise

Il y a trente-cinq ans paraissait au Japon un album de musique de jeu vidéo hors norme. Issu d’une volonté forte de son compositeur, Final Fantasy IV Celtic Moon est l’un des premiers à avoir regardé ailleurs, par-delà les clichés qui semblaient déjà caractériser ce « genre » bourgeonnant. Déterminé à écarter la voie royale de l’orchestre autant que les sonorités électroniques trop évidentes, Nobuo Uematsu a profité des largesses de Square pour transporter ses partitions au pays des trèfles et des pubs : la lointaine Irlande.

Lorsque le jeune Breton que j’étais a découvert pour la première fois Celtic Moon, une décennie après sa sortie, l’expérience était des plus singulières : voici un album officiel de Final Fantasy qui emprunte des sons forts familiers pour quelqu’un qui, comme moi, avait grandi dans l’une des terres « celtiques ». Il me semblait inconcevable qu’un musicien de l’autre bout du monde ait eu l’idée de venir puiser dans une couleur musicale a priori si éloignée de la sienne. À force de recherches, la genèse de ce disque remarquable m’est peu à peu apparue, révélant l’image d’un Nobuo Uematsu mélomane et curieux, dont le regard large épouse toute la diversité de la musique du monde.

C’est cette histoire que je vous propose de retracer : non seulement celle de la création d’un classique, mais aussi de son ombre portée, témoignage d’une rencontre sonore inattendue entre Japon et Irlande.


À la recherche d’une esthétique musicale

Au début des années 1990, alors que les consoles 16 bits comme la Super Nintendo et la Mega Drive autorisent enfin l’ajout de timbres imitant les instruments réels, les questions artistiques se posent de plus en plus concrètement pour bon nombre de compositeurs et compositrices jusque-là contraints de manipuler trois ou quatre sons purement électroniques.

Au Japon, un mouvement se dessine sous l’impulsion de Kôichi Sugiyama. De formation classique, le musicien de Dragon Quest souhaite exploiter la partition orchestrale pour donner au jeu vidéo ses lettres de noblesse. Dès le premier épisode de la vénérable série, il s’empresse d’enregistrer des disques et d’organiser des concerts avec des ensembles symphoniques. Mais, parallèlement, il tient aussi à soutenir ses différents collègues dans ce domaine naissant en les contactant directement pour leur glisser l’un ou l’autre conseil, et en faisant orchestrer et jouer leurs œuvres à l’occasion de concerts sur l’archipel. Du fait du succès de Final Fantasy, Nobuo Uematsu est l’un de ces privilégiés. Sugiyama, suivi par quelques autres grands noms, pousse ainsi l’esthétique musicale du jeu de rôle japonais – genre lui-même en pleine définition – vers le symphonisme le plus orthodoxe.

En 1992, Sugiyama convainc Uematsu d’orchestrer lui-même quelques thèmes de FFV pour un concert (publié en CD en novembre 1992, ci-dessus à gauche), mais l’expérience lui laisse un goût amer. À droite : Uematsu entouré du compositeur Kentarô Haneda et de Sugiyama.

La perspective de Sugiyama, cependant, est loin de ravir Uematsu, pour qui complexité ne rime pas nécessairement avec plaisir. Depuis son adolescence dans les bouillonnantes années 1970, il s’est bâti une culture musicale spontanée et éclectique, allant de la pop la plus solaire des Carpenters au rock progressif inventif des premiers albums de Genesis, en passant par les classiques des touche-à-tout Stevie Wonder et Elton John – ses deux idoles. Insatiable curieux, il a élargi son spectre au fil de ses découvertes. Ce bain aussi riche que diversifié a été constitutif de son approche tout au long de sa carrière.

Dès 1989, l’éditeur des bandes originales des deux premiers volets de Final Fantasy, Polystar, avait bien organisé un grand concert pour orchestre (qui a donné l’album Symphonic Suite), ce qui aurait dû constituer une consécration pour Uematsu. En réalité, derrière les beaux costumes et les sourires de circonstances, le compositeur ne se sentait pas à sa place. Autodidacte n’ayant jamais reçu d’éducation académique, il ne pouvait réprimer un certain complexe d’infériorité en côtoyant des orchestrateurs et instrumentistes professionnels. Pour lui, le monde de la musique savante est un peu trop élitiste et guindé, et il préfère nettement les contextes plus informels.

Par attrait pour la différence, il s’est peu à peu laissé transporter par ses découvertes sonores, allant d’une culture à une autre, dans un grand périple par procuration qui l’a mené d’est en ouest, jusqu’aux côtes de l’Irlande. Une rencontre qui a fait des étincelles.


Un coup de cœur pour l’Irlande

De son rapport avec la musique traditionnelle irlandaise, c’est encore Nobuo Uematsu qui en parle le mieux, dans ce message écrit en 2014 dans le livret de la bande originale de Granblue Fantasy : « Il y a plus de vingt ans de ça, je suis tombé par hasard sur un album de musique folklorique irlandaise jouée au hammered dulcimer1. C’était la première fois que j’entendais des airs traditionnels irlandais. Bien sûr, je connaissais déjà bien la musique d’artistes irlandais de pop rock, comme U2 ou Enya. Bien loin de leurs sonorités plus raffinées, j’ai été complètement fasciné par cette musique folklorique certes plus brute, mais parfois tendre, parfois totalement déchaînée. Depuis lors, j’ai voyagé plusieurs fois en Irlande, j’ai produit un CD avec des musiciens locaux, j’ai acheté plein d’albums et de vidéos de concerts, j’ai dévoré des tas de livres, j’ai versé une larme devant Riverdance et, en fin de compte, j’ai même commencé à prendre des leçons de fiddle2. »

  1. Le hammered dulcimer est un instrument à cordes frappées trouvant sa lointaine origine dans le santour iranien. Il se joue en frappant ses cordes de métal à l’aide de deux baguettes en bois, d’où le hammered (« martelé ») de son nom.
  2. Fiddle est le mot anglais qui désigne le violon lorsqu’il est joué dans des contextes populaires, par opposition au violin de la musique classique. Mais il s’agit du même instrument.

Comment un compositeur japonais peut-il se prendre de passion pour une tradition musicale qui lui est si géographiquement lointaine ? Il suffit d’admettre que certaines émotions sont universelles ou que, tout du moins, compte tenu de certaines circonstances, des cultures parviennent à les cerner avec une remarquable acuité.

De fait, à propos de l’Irlande, Uematsu raconte au site 4Gamer en 2019 : « J’ai été surpris d’y trouver un sentiment de nostalgie qui rappelle le Japon, et c’est ce qui a attiré mon attention. » Il utilise le mot 郷愁 (kyôshû), qui prend la notion de nostalgie dans son sens le plus littéral, c’est-à-dire celui du mal du pays ou du regret d’un temps révolu – une sensation ambiguë, une sorte de tristesse réconfortante, à la manière de la saudade portugaise. À cela s’ajoute peut-être un attachement à une nature plus indomptée, pour ne pas dire mystérieuse voire spirituelle : Uematsu a en effet grandi sur l’île de Shikoku, la plus petite des quatre de l’archipel nippon, connue pour ses paysages sauvages entre montagne et océan.

Cet attrait pour l’Irlande l’amène à se rendre plusieurs fois sur place, afin de faire l’expérience directe de ce mode de pensée. En août 2001, quelques jours après le lancement japonais de Final Fantasy X, il profite ainsi de ses vacances bien méritées pour aller assister au festival de musique traditionnelle Fleadh Cheoil à Listowel, près de Limerick – l’un des plus célèbres du pays. Il y retrouve une conception de l’art conforme à ses aspirations : joyeuse, accessible, populaire et transgénérationnelle. Dans son journal alors publié sur le site Internet de Square, il écrit : « Les gens de ce pays aiment vraiment la musique. J’ai vu un garçon de dix ans et un vieil homme de soixante-dix qui jouaient de leur instrument ensemble sur le bord de la route. On ne verrait pas ça au Japon. » Et d’ajouter : « La musique déborde dans les rues comme la Guinness déborde dans les pubs. Le bonheur à l’état pur. »

C’est donc par affection pour la culture d’un pays et par goût de la différence qu’Uematsu souhaite colorer sa musique autrement. Le succès naissant de Final Fantasy lui offre alors une tribune inespérée pour faire valoir sa démarche.

À l’époque des premières consoles, parce que leur son électronique est encore primaire, les éditeurs japonais cherchent à valoriser leur catalogue en publiant des albums d’arrangements aux instrumentations plus seyantes, parfois enregistrés en tout ou partie en studio. C’est le cas de Square, qui en vient même à négliger les bandes originales. Ainsi, la B.O. de FFIII sortira plus d’un an après le jeu, en 1991, à la suite des courriers de réclamation abondants des joueurs. À la place était paru en 1990 un album concept, Legend of the Eternal Wind, avec narration en anglais, pots-pourris de mélodies du jeu agrémentés de quelques thèmes inédits et style orchestral synthétique relativement neutre. Sans doute était-il possible d’aller plus loin…


Le moment Final Fantasy IV

Développé sur Super Nintendo, Final Fantasy IV est le premier épisode à utiliser des timbres réalistes, échantillonnés à partir d’enregistrements de véritables instruments – quoique lourdement compressés. Nobuo Uematsu peut compter pour cela sur le soutien du programmeur Minoru Akao, fraîchement recruté par Square. Néanmoins, l’ampleur du travail nécessaire pour atteindre un résultat satisfaisant est telle qu’Uematsu est vite rongé par l’angoisse, mais il n’en cherche pas moins à inventer sa patte. Par bravade, et sans doute un peu par carence du fait de son autodidactisme, il ignore volontairement les conventions classiques. À la place, il choisit ses instruments à l’instinct, parce que le son lui plaît, quitte à ce que le résultat soit peu académique – voire à ce qu’il soit techniquement injouable, si d’aventure le tout était un jour transcrit pour des musiciens de chair et d’os.

L’influence celtique émerge peut-être déjà dans quelques airs à la flûte et à la harpe, mais c’est parce que le sujet d’un album d’arrangements finit inévitablement par se poser qu’Uematsu se donne ouvertement un défi : à quoi ressemblerait de la musique de jeu vidéo jouée par des musiciens irlandais ? L’initiative peut sembler extravagante, mais Square, porté par le succès grandissant de Final Fantasy et le confort financier que cela autorise, la prend au sérieux. Le tout est alors de trouver les bonnes personnes, et c’est peu dire que l’Irlande, c’est loin du Japon.

Le compositeur peut compter sur un partenaire providentiel. La maison de disques NTT Publishing, qui a signé depuis peu un contrat avec Square pour la production de ses albums, est distribuée au Japon par Americana Records, label qui – comme son nom l’indique – se spécialise dans les musiques traditionnelles américaines. Le rapport avec l’Irlande ? Celui que la country trouve en grande partie ses origines dans les airs folkloriques apportés au XIXe siècle au Nouveau Monde par les immigrés irlandais. Habitué des collaborations internationales, le président d’Americana, Tom Kawai, possède ainsi des contacts jusqu’en Europe. Par son intermédiaire, le projet atterrit entre les mains d’une violoniste irlandaise nommée Máire Breatnach1, certes peu connue, mais qui s’est illustrée en tant qu’interprète sur divers albums. C’est à elle que sont confiés les arrangements et la direction musicale du futur Celtic Moon, faisant d’elle la première Occidentale à s’emparer des airs de Final Fantasy.

  1. Les personnes familières des langues gaéliques savent que son nom ne se prononce pas vraiment comme il s’écrit. S’il fallait tenter une grossière approximation, ce serait « moïra bran’nah ». Et puisque nous en sommes là, notons qu’en anglais, celtic se prononce keltic.

L’affaire est donc entendue. Pour la première fois, Square part enregistrer un album ailleurs qu’au Japon – sur une autre île, à l’extrémité opposée de l’Eurasie. L’entreprise est audacieuse, et Nobuo Uematsu est le premier à le reconnaître. Même des années plus tard, il ne tarit pas de remerciements pour ce généreux employeur qui a cédé à ses diverses lubies.


En quête d’un son authentique

Les enregistrements de Celtic Moon se déroulent du 15 au 30 août 1991 – soit un mois seulement après le lancement de FFIV au Japon – au studio Starc de Dublin, sous la supervision de l’ingénieur du son Alan Connaughton. Si l’endroit a vu défiler bon nombre de grands noms de la musique traditionnelle irlandaise, il n’en compte pas moins un défaut de taille qui ne manque pas de surprendre la petite délégation japonaise. Le studio se situe en effet juste à côté d’une usine automobile… dont le bruit est parfois si fort qu’il impose une interruption des enregistrements.

Pas de quoi décourager le groupe de musiciens locaux assemblé pour l’occasion. Outre Máire Breatnach au fiddle et à divers autres instruments, on trouve Cormac Breatnach à la timber flute (une flûte irlandaise en bois), Ronan Browne aux uilleann pipes (la cornemuse nationale) et au tin whistle (une petite flûte en métal), Noreen O’Donoghue à la harpe, Mark Kelly à la guitare, Sharon Shannon à l’accordéon, Niall Ó Callanáin au bouzouki (un instrument à cordes dérivé du bouzouki grec) et Tommy Hayes aux percussions. À ce moment-là, ils entament pour la plupart leur carrière et certains ont un emploi alimentaire à côté, si bien que certaines sessions d’enregistrement se déroulent en fin de journée pour s’adapter à leurs emplois du temps. L’un d’eux, qui travaille dans les champs, arrive même au studio dans une camionnette chargée de légumes !

La présentation des musiciens dans le livret de l’édition originale.

Mais c’est précisément là l’ambiance recherchée par Uematsu, la raison pour laquelle il a eu un coup de foudre pour la musique irlandaise en premier lieu, une énième déclinaison de l’opposition (un peu artificielle) entre art académique et art populaire. Ainsi annonce-t-il dans son commentaire pour le livret de l’album, qu’il rédige sur place : « Étonnamment, la plupart des musiciens ici ont un autre travail pendant la journée. Assureurs, agriculteurs, employés de magasin d’instruments, instituteurs… Sauf que voilà, une fois la nuit tombée, tous ces gens prennent leur instrument et viennent jouer au pub. Et c’est vraiment bien. Ils profitent juste de la musique spontanément, sans arrière-pensée. »

Dès le « Prelude », qui ouvre Final Fantasy IV Celtic Moon, tout le charme évocateur de la musique irlandaise se déploie. Les arpèges de harpe celtique pourraient bien être ceux d’un barde sur le point de conter un mythe venu du fond des âges, avant que ne s’élève le tin whistle au son fragile et aérien si caractéristique, secondé d’une nappe de synthétiseur qui en amplifie la portée onirique. La chaleur spontanée des mélodies d’Uematsu ne pouvait pas trouver plus bel écrin que le fiddle de Máire Breatnach, comme en atteste le romantisme envoûtant du « Theme of Love » ou l’énergie allègre du thème principal. Mais la musicienne a aussi su saisir toutes les nuances de ce récit de fantasy héroïque, qui se veut parfois solennel, parfois méditatif.

Tout au long de l’album, elle s’est ainsi attachée à marier moments réconfortants et atmosphères mystiques, non sans quelques touches d’espièglerie, dont les valses pinçantes de « Into the Darkness » et « Dancing Calcobrena » – ou, bien sûr, le thème des chocobos. Et puisque nous sommes en Irlande, plusieurs morceaux s’offrent des passages dansants qui nous transportent instantanément en plein pub à Dublin… y compris lorsqu’on s’y attend le moins, comme dans l’autrement nébuleuse « Illusionary World ». Quiconque se sent un peu déconcerté par ces ruptures d’ambiance se consolera avec l’air suivant : le thème de Rydia, déjà touchant dans le jeu, ici reproduit avec l’infinie tendresse de la flûte et du chant associés. Et le tout de se refermer sur « Troian Beauty », à la fois entraînante et pleine de lumière.

Quelques-uns des noms entendus dans l’album ont eu la chance de tracer leur route. C’est par exemple le cas de Máire Breatnach, Ronan Browne et Tommy Hayes, qui ont intégré en 1995 la troupe de danse et de musique Riverdance, véritable phénomène s’inscrivant dans la vague celtique1 internationale des années 1990. Quelle ne fut d’ailleurs pas la surprise de Nobuo Uematsu en les reconnaissant dans une vidéo d’un de leurs spectacles ! On peut également noter le cas de l’accordéoniste Sharon Shannon, dont le premier disque (aussi paru en 1991) est encore à ce jour l’un des albums de musique traditionnelle les plus vendus dans son pays – Máire Breatnach et Tommy Hayes font d’ailleurs partie des interprètes.

  1. Le terme « celtique » est ici à comprendre dans son acception moderne et non antique, c’est-à-dire désignant les régions d’Europe occidentale où ont perduré jusqu’à aujourd’hui une langue celtique et des traits culturels communs faisant l’objet d’une affirmation identitaire forte : principalement la Bretagne, la Cornouailles, l’Écosse, l’île de Man, l’Irlande et le Pays de Galles.

De quoi considérer à plus d’un titre Celtic Moon comme un projet précurseur ou, tout du moins, qui s’insère dans un mouvement artistique global. Le souhait d’Uematsu – celui de faire jouer de la musique de jeu vidéo par des musiciens irlandais – est en tout cas parfaitement accompli. Comme une note d’intention, le livret de l’édition originale du CD porte la mention « for the children all over the world… » (pour les enfants du monde entier), en anglais dans le texte. Celui qui est tombé amoureux de la musique quand il était écolier est bien décidé à transmettre sa passion à la future génération.


Un écho de longue durée

Pourtant, quand le compositeur revient au Japon avec ses enregistrements en poche, l’accueil réservé par ses collègues de Square est mitigé, pour ne pas dire négatif. Aucun d’eux ne connaît la musique traditionnelle irlandaise et, à leurs oreilles, le son de l’album semble étrangement « sale ». Le fiddle, en particulier, est joué si différemment du violon classique qu’ils croient qu’il est tout simplement désaccordé. Certains osent mettre les pieds dans le plat en reprochant à Uematsu d’avoir fait ce long et coûteux voyage pour un résultat aussi médiocre. Mais pour le compositeur, c’est passer à côté de ce qui fait tout l’intérêt de cette musique : son charme brut, le fait qu’elle « sente la terre » – pour ne pas dire « la boue », si on veut coller au sens littéral du terme japonais qu’il utilise (泥臭い, dorokusai).

Il ne peut pas se douter que Celtic Moon, qui paraît en octobre 1991 (au Japon uniquement, bien sûr), trouve discrètement écho chez bon nombre de mélomanes et d’aspirants musiciens, dont une partie de la culture s’est formée au contact du disque.

C’est le cas de Kumi Tanioka, jeune étudiante qui intégrera Square quelques années plus tard, où elle signera la bande originale de Final Fantasy Crystal Chronicles – elle-même profondément influencée par les musiques traditionnelles d’Europe. C’est aussi celui de CHiCO, membre du duo ACE qui a œuvré sur la trilogie Xenoblade. Quant au percussionniste Toshiya Moto’oka, alias toshibodhran (d’après le nom du tambour irlandais bodhrán), il a en partie trouvé sa vocation après avoir écouté cet album. Juste retour des choses, il participe en 2014 à un concert rejouant quelques airs de Celtic Moon, en présence d’Uematsu. Quelque chose a bel et bien essaimé.

En vérité, il n’aura pas fallu longtemps pour que Celtic Moon fasse des émules, y compris au sein de Square. Quelques années plus tard, en 1996, c’est Yasunori Mitsuda qui manifeste son intérêt pour la musique irlandaise lorsqu’il part à Dublin enregistrer deux chansons pour le futur Xenogears avec la chanteuse Joanne Hogg, du groupe local de rock chrétien Iona.

Il y retourne pour enregistrer un album d’arrangements du jeu, intitulé Creid (« croire », en gaélique), pour lequel il assemble pour la première fois une troupe de musiciens nommée Millennial Fair. Celle-ci mêle différentes nationalités, puisque des Japonais côtoient une Finlandaise (l’accordéoniste Maria Kalaniemi), une Hongroise (la flûtiste Laurie Kaszas) et, bien sûr, des Irlandais – parmi lesquels une certaine Máire Breatnach, mais aussi le joueur d’uilleann pipes Davy Spillane, autre soliste de Riverdance. La chanson éponyme « Creid » est même interprétée par Eimear Quinn, qui a remporté l’Eurovision en 1996 avec la sublime « The Voice ».

Beaucoup ont reproché à Yasunori Mitsuda d’avoir uniquement surfé sur le succès de la bande originale de Titanic (signée James Horner) et de la célèbre chanson de Céline Dion, qui intègrent des éléments de musique irlandaise. Le compositeur s’en agace encore à ce jour, rappelant à qui veut l’entendre que les premiers enregistrements de Xenogears ont eu lieu un an avant la sortie du film. De fait, tout comme Uematsu, Mitsuda s’est très tôt constitué un bagage musical éclectique, dont les influences celtiques ne sont qu’une partie – il s’en servira pour créer sa patte, avec Chrono Cross (1999) comme chef-d’œuvre fondateur.

Coproducteur de l’album Creid, Ken’ichi Funayama prolonge la filiation entre musique de jeu vidéo japonaise et culture traditionnelle irlandaise en initiant le projet Melody of Legend, deux disques enregistrés en l’an 2000 avec un autre pilier de Riverdance : l’uilleann piper Ronan Browne. C’est l’occasion d’entendre « Melodies of Life » de FFIX arrangée par Yasunori Mitsuda et « Eyes On Me » de FFVIII dans une adaptation très libre de Hitoshi Sakimoto (FF Tactics, FFXII). Bien d’autres RPG japonais populaires de la décennie 1990 y sont revisités, de Grandia à Chrono Cross en passant par Arc the Lad, Valkyrie Profile ou encore Suikoden. Suikoden, d’ailleurs, a trouvé dès son premier épisode, en 1995, quelques inspirations du côté de l’Irlande – ne serait-ce que dans l’explicite « An Old Irish Song », composée par Miki Higashino. Cette voie s’est poursuivie dans plusieurs albums d’arrangements, dont Orizzonte (2000), aussi coproduit par Funayama, puis la série Celtic Collection.


Japon et Irlande, une amitié forte et durable

Loin d’être une lubie passagère, cette patte continue d’imprimer les productions japonaises jusqu’à aujourd’hui, y compris dans la série Final Fantasy après le retrait de Nobuo Uematsu et avec l’arrivée de nouveaux compositeurs. La région de Gongaga, dans FFVII Rebirth, en intègre par exemple quelques éléments – il suffit de s’arrêter à la taverne du village pour en juger avec un air original de Shôya Sunakawa, directement tissé à l’univers du jeu. Et dans Lightning Returns: Final Fantasy XIII, une ballade chaleureuse signée Naoshi Mizuta berce les pérégrinations du joueur au crépuscule sur les Terres sauvages.

Il faut dire qu’illustrer les mondes de fantasy typiques des RPG avec de la musique celtique est une jolie trouvaille. Quoi de mieux que ces douces flûtes et ces belles harpes pour évoquer des forêts imbibées de magie, des côtes battues par les vents ou des landes verdoyantes ? Uematsu affirme même que les deux « font parfaitement la paire ».

Tout cela témoigne d’une affinité évidente entre ces deux finistères, le Japon ayant une longue tradition d’assimilation et de réinterprétation des cultures artistiques venues d’ailleurs. De fait, Celtic Moon s’est inséré dans les frémissements de cette rencontre. En 1991, année de son entrée dans les bacs, le tout premier pub irlandais du Japon, le Murphy’s, ouvre ses portes à Osaka, et le groupe de folk The Chieftains se produit en concert dans le pays – ils y sont revenus plus d’une dizaine de fois depuis. Même succès pour le spectacle Riverdance, qui s’y arrête pour la première fois en 1999.

Le pub Publion à Tokyo et des danseurs à la parade de la Saint-Patrick.

Au-delà de ces tournées internationales, l’archipel compte aujourd’hui de nombreuses écoles de danse et de musique traditionnelles, ainsi que des pubs où il est régulièrement possible d’écouter des groupes japonais de musique irlandaise. La fête de la Saint-Patrick fait même l’objet d’une parade à Tokyo tous les ans depuis 1992.

En intégrant très tôt cette influence, les bandes originales nippones de jeu vidéo ont certainement contribué à accoutumer le public à cette musique au charme parfois un peu brut pour les non-initiés. La cornemuse, notamment, est un goût qui s’acquiert avec le temps. Le pont s’est sans doute formé autour de sonorités plus communes. C’est bien sûr le cas de celles des flûtes : autant le shinobue et le shakuhachi du côté japonais que l’irish flute ou le tin whistle sur les terres irlandaises ont un même souffle humain et authentique. Pour le flûtiste Kozô Toyota1, le premier Asiatique à s’être hissé sur le podium de la catégorie tin whistle du concours du festival Fleadh Cheoil, le constat rejoint celui de Nobuo Uematsu : « Quand des Japonais entendent de la musique irlandaise pour la première fois, beaucoup ressentent un sentiment de nostalgie. » C’est donc peu dire que les deux pays se sont trouvés.

  1. Pendant ses études d’ethnomusicologie, Kozô Toyota (né en 1981) s’est spécialisé dans les traditions musicales celtiques. En plus de ses activités de groupe, il a joué de la flûte irlandaise pour divers jeux vidéo, dont Final Fantasy Crystal Chronicles The Crystal Bearers, Super Mario Odyssey et FFVII Rebirth.

Uematsu et musique irlandaise, un lien contrarié

Malgré son affection revendiquée pour les musiques celtiques, le fait est que le rapport de Nobuo Uematsu avec cette influence est resté curieusement timide après Celtic Moon. Elle émerge çà et là – dans la jig « Harvest » de FFV, la cornemuse du thème de Relm de FFVI ou l’une des deux options de concert à Horizon dans FFVIII. Mais après cela, elle se tarit presque totalement. S’il y a bien un morceau de style irlandais dans FFXI, le thème du port de Selbina, il s’agit d’une composition de Naoshi Mizuta. Le violon y est d’ailleurs joué par Jim Ediger, un musicien canadien expatrié au Japon… qui n’est autre que le professeur de fiddle d’Uematsu et de quelques membres de l’équipe son de Square à l’époque1 !

  1. On entend également Jim Ediger au fiddle et au tin whistle dans la chanson « Ashita no yume mo wasurete » composée par Uematsu pour la compilation Ten Plants en 1998 (avec Yôko Ueno au chant).

On pourrait aisément interpréter la fin de cette utilisation des inspirations irlandaises comme une réaction logique d’Uematsu à la disparition des univers d’heroic fantasy classique après FFVI, le septième épisode inaugurant une palette nettement plus contemporaine. Pourtant, alors que FFIX renoue avec une approche « à l’ancienne », Uematsu préfère se référer à la musique européenne du Moyen Âge et de la Renaissance, sans doute pour mieux coller à la direction artistique médiévalisante. De même, on peut volontiers imaginer que le succès devenu planétaire de la vague celtique, porté par des films tels que Braveheart et surtout Titanic, l’ait incité à chercher des sources plus originales : le compositeur met en effet un point d’honneur à ne pas engoncer ses auditeurs dans un cocon trop prévisible.

En réalité, tel qu’il l’a lui-même admis, Uematsu a simplement souhaité ne pas s’approprier une tradition musicale si ancienne, possiblement de peur de la contrefaire. Ce cas de conscience ne concerne d’ailleurs pas uniquement la musique irlandaise. Il l’accompagne encore en l’an 2000, lorsqu’il cherche à insuffler des influences des îles méridionales du Japon dans sa chanson « Suteki da ne » pour FFX. Fasciné par la voix de Rikki, originaire d’Amami Ôshima, il découvre lors d’un séjour sur place un folklore musical spontané qui lui rappelle sûrement celui de l’Irlande. Mais puisque la portée internationale de Final Fantasy lui impose des arrangements de pop occidentale, un dilemme se pose : fondre le chant si unique de Rikki dans un moule mainstream, est-ce le dénaturer ? Uematsu mettra toujours une distance prudente entre lui et les inspirations directes, parlant par exemple de « pseudo-gospel » pour décrire « Choosing Hope » de FFXV.

Malgré tout, en 2014, une surprise : Nobuo Uematsu renoue avec la musique irlandaise pour la bande originale du jeu mobile Granblue Fantasy. Un revirement ? En réalité, il s’agit d’une demande expresse du producteur Yuito Kimura, qui a sélectionné le célèbre compositeur… parce qu’il est lui-même fan de Celtic Moon. Il faut dire que les vastes panoramas de son jeu, faits d’îles aériennes verdoyantes, ne sont pas sans évoquer les paysages d’Europe du Nord. L’écart à ses principes est loin d’arrêter Uematsu, qui se réjouit ouvertement d’être invité à renouer avec ses inspirations celtiques : « Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’avoir pu composer simplement, sans forcer, et en y imprimant mon style », écrit-il sur le site officiel.

Pas de voyage à Dublin cette fois-ci, néanmoins. Tous les instruments sont enregistrés au Japon avec des compatriotes, une démarche d’autant plus aisée que, depuis l’époque de Celtic Moon, le Japon s’est doté de nombreux musiciens sincèrement passionnés de culture irlandaise. C’est le cas de la violoniste Aiko Ôbuchi, tombée sous le charme de Riverdance à l’âge de 17 ans, et dont le fiddle donne au thème de la boutique de Granblue Fantasy une saisissante authenticité1. L’accordéoniste Hirofumi Nakamura, entendu dans ce morceau, fait lui-même partie de plusieurs groupes japonais de musique celtique. Ailleurs, le flûtiste Hideyo Takakuwa (dont le C.V. impose le plus grand respect) pratique le tin whistle avec aisance, tandis que la guitare est jouée par Kôichirô Tashiro, un amoureux d’instruments traditionnels européens. De fait, il n’y a plus besoin de voyager si loin pour obtenir un résultat convaincant.

  1. Notons qu’Aiko Ôbuchi joue aussi dans Final Fantasy Crystal Chronicles The Crystal Bearers, sur la reprise irlandaise de la chanson « Moonless Starry Night » (dont l’accordéon diatonique est d’ailleurs interprété par Masahiro Kataoka, qui fut game designer du premier FFCC !).

En cette même année 2014 est organisé à Tokyo un concert non officiel durant lequel trois morceaux de Final Fantasy IV Celtic Moon (et « Harvest » de FFV) sont interprétés sur scène – le percussioniste est d’ailleurs toshibodhran, mentionné précédemment. Invité à cet événement, Nobuo Uematsu offre au public une réflexion sur son rapport avec cette inspiration. Alors qu’il vient de renouer avec celle-ci dans Granblue Fantasy, il glisse : « Aujourd’hui, je me suis rappelé que la musique irlandaise était un pilier important de ma musique. » Un pilier, oui, mais pas le seul : c’est une inspiration parmi beaucoup d’autres, glanées au fil de ses explorations sonores. Même mise à distance, elle l’a aidé à façonner sa propre patte par-delà ses lacunes. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait plusieurs fois mentionné l’envie de créer un Celtic Moon 2, sans succès jusque-là.

Le concert « Playing Uematsu Works! ~Celtic Fantasy~ », qui s’est tenu le 1er juin 2014.

En 2021, quand Square Enix publie Final Fantasy IV en version Pixel Remaster avec une bande originale entièrement réarrangée, Uematsu suggère au directeur sonore Hidenori Miyanaga d’ajouter une touche celtique à quelques-unes des reprises, en mentionnant explicitement Celtic Moon. Bien sûr, conformément à ses principes, il n’est pas question de tout revoir à la sauce traditionnelle, mais simplement d’apporter un brin d’originalité à l’ensemble. Miyanaga sélectionne donc trois morceaux (« Welcome to Our Town! », « Mystic Mysidia » et « Troian Beauty ») et en confie les arrangements à Shingo Kataoka, qui se permet même de citer des passages de Celtic Moon ! Le fiddle, la flûte à bec et le tin whistle sont joués par Patri, un musicien japonais né en 1999, lui aussi tombé dans la marmite irlandaise – au point de représenter son pays lors du Fleadh Cheoil en 2022. Une nouvelle preuve que l’archipel nippon compte désormais pléthore d’instrumentistes spécialisés…

En signant l’album Final Fantasy IV Celtic Moon, Nobuo Uematsu a offert le premier manifeste marquant de sa carrière. Par le choix de cette influence alors rarement entendue dans son domaine, il affirmait qu’une autre musique de jeu vidéo est possible, sans la sophistication proprette des orchestres, mais avec une âme à la fois plus brute et chaleureuse. De l’art sensible et touchant, sans le décorum – somme toute, une belle description de l’œuvre du compositeur.


Sources

Pour en savoir plus sur la musique de Final Fantasy et sur l’œuvre de Nobuo Uematsu, vous pouvez lire mes livres Smile Please, la biographie de Nobuo Uematsu (2020, Pix’n Love) et La musique dans Final Fantasy. De Nobuo Uematsu à ses héritiers (2024, Third Éditions). Je remercie Denys, avec qui j’ai coécrit le premier ouvrage, pour son aide lors de l’écriture de cet article.