Test : Final Fantasy Resonance

Ces derniers temps, la nostalgie des décennies passées est devenue un puissant argument pour les industries du divertissement. Conséquence inévitable d’une réalité contemporaine angoissante autant que d’un monde vidéoludique en plein marasme, elle promet un retour rassurant aux recettes éprouvées. Ainsi, lorsque Square Enix a présenté Final Fantasy Resonance comme le premier épisode en HD 2D, formule symbolique chez l’éditeur de la résurrection du RPG old school, de nombreuses oreilles se sont dressées. Bien plus qu’une refonte du jeu mobile défunt Final Fantasy Brave Exvius, dont il reprend en grande partie le scénario mais l’insère dans un cadre digne d’un jeu de rôle console, Resonance se propose de montrer ce qui aurait pu arriver « si FF avait continué à utiliser le pixel art après son sixième épisode » – sixième épisode sorti, rappelons-le, en 1994. Le risque est alors grand de faire passer la méthode avant l’âme, écueil régulier de ces titres fabriqués à l’ancienne, mais qui finissent souvent bien trop inféodés à leurs inspirateurs.

Le jeu a été testé sur PlayStation 5 à partir d’un code fourni par Square Enix. Cet article ne comporte aucun spoiler de l’histoire.


En termes purement formels, Final Fantasy Resonance est une application scolaire de la formule de la première époque de la série, grosso modo avant le dixième épisode, et même avant. Ainsi sont présents, pêle-mêle, les cristaux essentiels à l’équilibre du cosmos, la mappemonde aux proportions déformée avec ses continents aux thématiques cloisonnées, les combats aléatoires bien sûr, les passages cachés dans les villages et donjons pour dénicher des coffres, les chocobos et les moogles, l’aéronef pour survoler la carte en toute liberté… Bref, tout ce qu’il faut pour invoquer d’emblée le bon vieux temps, cet âge d’or flou dont l’efficacité n’est plus à prouver, mais à propos duquel on aimerait rappeler que c’était il y a trente ans, tout ça, et que le jeu vidéo a évolué depuis. C’est à se demander pourquoi il est inévitable d’en passer par là, comme s’il s’agissait de la forme optimale et inégalée du JRPG.

Pour le moins, on peut admettre que c’est sans doute le cadre le plus aisé pour un projet de moyenne ampleur comme l’est ce Final Fantasy Resonance, et qu’il est difficile de rater sa confiture lorsqu’on la prépare dans les vieux pots. De fait, nous tenons là incontestablement un très bon jeu, à la fois prenant et rythmé. Les combats, en pur tour par tour (sans Active Time Battle), sont à la fois simples et efficaces : stratégie en fonction de l’ordre d’action, importance des vulnérabilités et résistances élémentaires, altérations d’état, barres de choc… En termes d’inspirations, les développeurs n’avaient que l’embarras du choix pour créer un système riche. La particularité de Resonance vient des visions, héritées de Brave Exvius. À mi-chemin entre les jobs d’un FFV ou les compétences des armes dans FFIX, celles-ci prennent la forme de héros fantomatiques qui complètent efficacement les capacités de chaque personnage en fonction de ses préférences ou de la situation.

Les visions sont également le cadre du fan service le plus ostensible de Resonance, puisque seize d’entre elles sont ni plus ni moins que les protagonistes des FF numérotés – plus un dix-septième, un grand méchant aux longs cheveux argentés… –, les autres venant de Brave Exvius. Ces héros s’obtiennent en visitant des sanctuaires dans lesquels le jeu propose un résumé express de chaque épisode, questionnaire de personnalité à l’appui, mais surtout, avec des spoilers explicites. Le procédé interroge quant au public visé par Resonance : s’il s’agit de faire plaisir aux fans de longue date, ainsi soit-il – à supposer qu’on prenne la nostalgie facile pour un critère pertinent, ce qui n’est pas vraiment mon cas. Mais s’il faut voir là une porte d’entrée vers la série pour de nouveaux venus, en les incitant ensuite à aller découvrir chaque épisode, quelle curieuse façon de les accueillir !

Tout divulgâchage mis à part, ces nouveaux venus auront l’occasion de trouver dans Resonance un condensé des anciens Final Fantasy, en particulier de la mythique trilogie Super Nintendo (FFIV, V et VI), tant de nombreux passages y puisent clairement leur inspiration, parfois de manière abrupte. En dresser une liste reviendrait cependant à me rendre à mon tour coupable de trop en dire. Cet assemblage d’idées fonctionne certes très bien pour créer une intrigue dense et touchante, avec quelques moments forts en émotion, mais pour qui a déjà roulé sa bosse dans la série, il plane le sentiment que rien de tout cela n’est réellement nouveau ou surprenant. Y compris sans avoir les anciens FF à l’esprit, certains rebondissements sont amenés avec la subtilité d’un semi-remorque. La plus grande surprise est peut-être alors celle réservée aux joueurs assidus de Brave Exvius, qui trouveront ici une fin réécrite par rapport à celle de la première saison du jeu mobile.

Si l’on tolère les poncifs et les grosses ficelles, il demeure un scénario plaisant, à l’écriture directe et légère, faite de bons sentiments et d’une poignée de ressorts comiques efficaces. La dynamique du groupe de personnages jouables est à ce titre réussie, d’autant plus que Resonance puise dans l’exemple avisé de FFVI pour proposer des intrigues parallèles qui permettent de résoudre les fêlures de chacun. Là où l’histoire principale résonne avec la plus grande justesse, c’est dans l’humanisation de ses antagonistes, ce en quoi elle développe un propos sur la compréhension de son adversaire et sur les errements de la vengeance à tout prix : expliquer n’est pas excuser, n’en déplaise aux faibles d’esprit, mais simplement admettre que les humains sont parfois confrontés à des événements trop difficiles pour une seule personne. Partant de là, une autre voie s’ouvre peut-être pour résoudre les conflits.

Comme déjà évoqué ci-dessus, l’un des grands arguments de Final Fantasy Resonance est donc son rattachement à la gamme HD 2D. Désormais bien maîtrisée par les développeurs, cette esthétique hybride donne un résultat chatoyant à l’œil, où l’espace 3D aux angles statiques fourmille de petits détails en 2D richement animés. En revanche, si Resonance se permet quelques tentatives intéressantes sur la profondeur des décors, les défilements non rectilignes et les points de vue décentrés, sans oublier ses très belles séquences cinématiques en pixel art, toutes sont malheureusement trop rares. Mon plus grand reproche vient cependant de la direction artistique un peu trop lisse, pour ne pas dire trop générique – ce que m’inspirait déjà Brave Exvius en son temps. Il lui manque un cachet plus unique, qui dissiperait la sensation diffuse de parcourir un jeu de rôle japonais convenu, sans réelle identité affirmée.

Ce même reproche s’applique d’ailleurs à la musique, signée par le studio Elements Garden du compositeur Noriyasu Agematsu et en grande partie reprise telle quelle de Brave Exvius. Ne nous y trompons pas : elle est assurément sublime, à grand renfort de cordes élégantes et de solos instrumentaux délicats, le tout avec une qualité de production orchestrale – soutenue par des enregistrements réels – qu’on aurait adoré entendre dans le dernier FF numéroté en date. Seulement, en misant davantage sur le froufrou rutilant de l’orchestre que sur une patte authentiquement personnelle, la bande originale trahit elle aussi le risque d’une esthétique trop passe-partout, qui est à rebours de la démarche de Nobuo Uematsu. S’il est vrai que la beauté de l’exécution est désormais un prérequis, et qu’on ne boude pas son plaisir devant les plus somptueuses envolées musicales, il ne faudrait pas qu’elle soit une simple poudre aux yeux.

En se présentant comme ce qui serait arrivé à la série si elle n’avait pas fait le bond vers des graphismes alignés sur la technologie de l’époque, Final Fantasy Resonance tisse une ligne alternative, une sorte d’uchronie dans laquelle les sensations de jeu et les thématiques narratives n’auraient jamais réellement évolué au-delà des années 1990. De fait, le résultat est un assemblage d’idées et de mécaniques déjà connues, qui a pour principal atout d’avoir bien exécuté le mélange de ses inspirations. Il faut néanmoins regretter l’incapacité des développeurs à envisager un fond réellement novateur derrière la forme nostalgique, car c’est bel et bien en inventant d’autres types d’ambiances et d’histoires que Final Fantasy a trouvé à partir de son sixième épisode des angles pertinents d’évolution, où les nouveautés technologiques sont un renfort, et non une fin en soi. Et cela, au risque de manquer le coche, car tel est le coût du risque.

Ainsi, à condition d’accepter de renoncer à trouver dans cet épisode un tel esprit d’initiative visionnaire, Final Fantasy Resonance est un titre tout à fait réussi. Plaisant à parcourir tout au long de sa cinquantaine d’heures, il offre une expérience douillette dont le récit est suffisamment bien ficelé pour procurer quelques moments de belles émotions. S’il devait recevoir une suite, idée par ailleurs séduisante, je souhaite simplement qu’elle fasse preuve d’une meilleure audace et d’un plus grand caractère.