J’ai récemment refait Final Fantasy IX pour la première fois depuis au moins quinze ans. Il est toujours risqué de soumettre un jeu que l’on a tant aimé à un regard plus mature, mais rien n’y fait : le dernier épisode créé par Hironobu Sakaguchi est toujours aussi beau et touchant. En réalité, sa thématique centrale, celle de l’importance de trouver sa voie dans l’existence pour mieux défier l’intolérable mort, est sans doute de plus en plus pertinente alors que l’âge avance – et plus percutante encore quand elle est portée par un enfant naïf et curieux, l’infiniment attachant Bibi. Même si nous n’avons pas de remake en fin de compte, le jeu original n’a pas à rougir de ses vingt-cinq printemps, d’autant plus d’ailleurs quand il est dignement enrobé par des fans.
Cet article contient des spoilers de Final Fantasy IX, mais aussi de FFXV et XIV. Les informations concernées ne révèlent pas directement les dénouements des récits, mais abordent les détails relatifs à la nature des mondes où se déroulent les jeux, informations qui peuvent être sensibles si vous ne les avez pas finis.
Pendant ma partie, un détail bien précis a cependant attiré mon attention. Je l’avais déjà noté la fois précédente, mais il m’a paru toujours aussi saugrenu cette fois-ci. Je vous laisse deviner de quoi il s’agit à partir de cet échantillon :
Inutile de faire durer le suspense, surtout que vous avez de toute façon déjà lu le titre de l’article et que vous savez qu’il s’agit de ceci : Final Fantasy IX se déroulerait-il donc à la surface d’une étoile ? C’est-à-dire d’une gigantesque boule de plasma surchauffé qui transforme l’hydrogène en hélium par fusion thermonucléaire ? Si c’est vrai, c’est très grave. De toute évidence, il y a quelque chose de louche. Ayant mené l’enquête, je me permets de vous présenter dès à présent le coupable :

Vous l’avez compris, je m’apprête à vous proposer une enquête à mi-chemin entre astronomie et linguistique afin de comprendre pourquoi la traduction française de Final Fantasy IX situe l’aventure sur un astre qui n’est pas connu pour son hospitalité.
Un mot pour décrire les objets du ciel
Cet idéogramme d’origine chinoise, 星, se prononce hoshi en japonais s’il est utilisé seul, ou sei s’il est combiné avec un ou plusieurs autres signes – cette seconde prononciation est d’ailleurs héritée du chinois (oui, le japonais n’est pas une langue simple). Dans son sens le plus commun, hoshi désigne une étoile en tant qu’astre brillant visible dans le ciel nocturne.
Lorsqu’on se penche plus attentivement sur ses définitions dans les dictionnaires japonais, des informations intéressantes se révèlent quant au cadre de son usage. Selon la base de données JMdict, hoshi désigne les étoiles « généralement à l’exception du Soleil », les planètes « généralement à l’exception de la Terre » et les corps célestes plus globalement. Sur la page japonaise du Wiktionnaire, la première définition précise que hoshi désigne « généralement les corps célestes tels que les étoiles et les planètes » et « les étoiles autres que le Soleil ». Enfin, le dictionnaire Weblio offre une description plus complète qui indique que hoshi se rapporte habituellement « aux étoiles, aux planètes, aux amas d’étoiles ou aux constellations, généralement à l’exception du Soleil, de la Terre et de la Lune », avant de préciser que « dans un sens plus restreint, cela peut parfois désigner uniquement les étoiles ».
De toute évidence, cet idéogramme nous renvoie à une époque où tous les points lumineux du ciel nocturne étaient vus comme « des étoiles », sans réelle distinction de leur nature.
Petit historique d’une notion céleste
Il faut dire que, de l’Antiquité à l’Époque moderne, bien peu de données étaient accessibles aux astronomes, qui ne pouvaient observer la voûte céleste qu’à l’œil nu. Ils avaient simplement pu constater les mouvements de la Lune et du Soleil, les déplacements réguliers de certaines étoiles par rapport au fond du ciel (les planètes du système solaire), l’apparition soudaine d’étoiles suivie de leur disparition (les novas et supernovas), le passage des comètes, la chute soudaine de météorites ou la présence imposante de la Voie lactée. Néanmoins, même sans nos instruments modernes, les anciens astronomes aux quatre coins du monde ont relevé les mouvements de ces objets avec une application telle que les chercheurs actuels se basent encore régulièrement sur leurs données pour analyser la survenue et la récurrence de certains phénomènes.
Au XVIIe siècle, l’invention des télescopes donna enfin la possibilité d’étudier plus finement ces objets. Les recherches se portèrent tout particulièrement sur les planètes, dont la compréhension des caractéristiques physiques et orbitales permit d’abolir le géocentrisme (postulat selon lequel la Terre est au centre de l’univers) et de dresser le portrait du système solaire tel que nous le connaissons aujourd’hui : celui d’un groupe de planètes et d’objets mineurs en orbite autour d’un astre central, le Soleil. La nature concrète de ce dernier ne commença elle-même à être comprise qu’au XIXe siècle grâce aux progrès de la spectroscopie, qui permirent également de prouver que les étoiles fixes sont en réalité des soleils lointains fondés sur les mêmes principes physiques.
Tout au long de l’histoire de l’astronomie, les mots employés pour désigner les objets du ciel se sont adaptés à l’état des connaissances et aux croyances qui leur étaient liés. Ce processus n’est d’ailleurs pas achevé. Ainsi, la définition actuelle d’une planète a été établie par l’Union astronomique internationale en 2006 afin d’inventer la catégorie de « planète naine », et rien ne dit qu’elle n’évoluera pas encore, même si cela se fera sans doute à la marge. Pour les non spécialistes, l’essentiel est là : avec quelques nuances négligeables, une planète est un astre solide ou gazeux en orbite autour d’une étoile, et qui, contrairement à cette dernière, n’émet pas sa propre lumière.
Cependant, une tension persiste inévitablement entre les usages traditionnels et les définitions affinées par les scientifiques, et c’est précisément de cela qu’il s’agit ici.
Représentation de l’univers selon l’astronome grec Ptolémée, par Andreas Cellarius, 1661
Fondée sur l’astronomie des savants grecs de l’Antiquité, en partie transmise par l’intermédiaire des astronomes arabes médiévaux qui l’ont enrichie au passage, notre perception de la différence sémantique entre les étoiles et les planètes est plutôt claire. Du point de vue d’un observateur sur le sol terrestre, les premières sont fixes (on les a autrefois crues posées sur une sphère éloignée), tandis que les secondes sont mouvantes : le mot « planète » provient ainsi du grec ancien πλανήτης (planếtês), qui signifie « vagabond ». Passé en latin, il est parvenu tel quel jusqu’à nous. Ainsi, que les planètes tournent en fait autour du Soleil, et non autour de la Terre comme on l’a longtemps pensé, ne change pas grand-chose à l’affaire en termes sémantiques.
Mais au Japon, pendant longtemps, une telle distinction n’existait pas. Les cinq planètes visibles à l’œil nu portaient bien des noms individuels, hérités de l’astronomie chinoise : Vénus est par exemple désignée par les idéogrammes 金星 (« l’étoile de métal », kinsei en japonais, jīnxīng en chinois). Pourtant, il n’existait aucun nom commun pour les regrouper tous ensemble en tant qu’objets particuliers.
Jusqu’au début de l’époque d’Edo (1603-1868), l’astronomie japonaise est restée une queue de comète des savoirs chinois, principalement axée sur l’astrologie et l’établissement des calendriers, sans étude scientifique des événements célestes. Introduits en Chine par les missionnaires jésuites à la fin du XVIe siècle, les savoirs astronomiques occidentaux n’ont pénétré que lentement le Japon. Cela s’explique notamment par la décision du shogunat d’interdire l’importation de livres chinois écrits par des savants européens afin d’endiguer l’influence du christianisme. Ces restrictions ne furent allégées qu’en 1720.
Certes, cette période fut en réalité moins autarcique que ce que les historiens ont longtemps postulé, et des écrits chinois basés sur ces thèses nouvelles circulaient déjà au Japon avant l’assouplissement des règles, contribuant notamment aux réformes calendaires. Il fallut néanmoins attendre les XVIIIe et XIXe siècles pour que les découvertes européennes récentes soient plus largement diffusées sur l’archipel, particulièrement via les traductions de livres scientifiques néerlandais, parfois eux-mêmes traduits d’ouvrages en français ou en anglais.
Extrait du Tenkei wakumon (Dialogue sur les cieux), traduction japonaise du livre chinois Tianjing huowen de You Yi, édition de 1730 commentée par Seikyû Nishikawa
Nous en arrivons ainsi en 1792, date à laquelle aurait été utilisé pour la première fois le terme japonais local pour « planète » : 惑星 (wakusei). C’est ce que l’on appelle un wasei-kango, un mot employant des caractères chinois, prononciation incluse, mais créé au Japon de manière originale au lieu d’être importé tel quel de Chine. Preuve en est, le mot chinois pour désigner une planète, qui a été inventé ultérieurement et de manière indépendante, est 行星 (xíngxīng).
Il est actuellement établi que wakusei a été inventé par l’interprète shogunal Yoshinaga Motoki lors de la traduction d’un traité astronomique néerlandais décrivant la théorie héliocentrique de Copernic. Composé des caractères 惑 (waku, se déplacer de manière confuse) et 星 (sei, étoile), wakusei est en effet un calque du mot néerlandais dwaalster, qui signifie « étoile errante » (et qui est lui-même possiblement inspiré du grec ancien ; il est aujourd’hui daté et a été supplanté par planeet). Notons qu’un terme concurrent, yûsei (遊星), est apparu au début du XIXe siècle. Il a existé dans certains travaux universitaires jusqu’au milieu du XXe siècle, et même dans quelques titres d’œuvres de science-fiction, après quoi wakusei a pris le dessus.
De cet historique, on peut conclure que le nom commun désignant une planète en termes scientifiquement corrects n’a pas totalement remplacé le mot plus ancien hoshi en japonais précisément parce que wakusei est porteur d’un sens moderne et empirique, presque circonscrit aux questions d’astronomie pure. Peu importe que hoshi soit un mot polysémique pouvant prêter à confusion : le japonais ne pouvait manquer une telle occasion de prouver sa nature de langue hautement contextuelle.
Emmêlement de pinceaux dans Final Fantasy IX
C’est donc là le nœud de l’affaire : dans son texte original, Final Fantasy IX utilise presque systématiquement l’idéogramme hoshi seul pour faire référence aux planètes Héra (Gaïa dans la version japonaise) et Terra. On peut aisément concevoir que les auteurs – Hironobu Sakaguchi le premier – ont souhaité éviter le terme wakusei, certes plus précis et scientifique, mais aussi sans doute moins poétique. Comme c’était le cas dans FFVII, FFIX conte en effet le récit d’une planète vivante (d’où l’utilisation du nom Gaïa) grâce au cours des âmes qui la traverse. Il apparaît donc symbolique de désigner cette planète comme un astre, dans un sens plus général et évocateur, plutôt que comme un objet céleste inerte.
Cela permet ainsi à Garland de dire ceci, où le mot hoshi n’a pas été traduit correctement :
多くの魂が星へと還ったか……
De nombreuses âmes sont retournées vers l’étoile…
Or, puisque la langue française n’a pas retenu l’emploi du mot « étoile » pour désigner les planètes (exception faite d’un seul usage ancien : l’étoile du berger, surnom de Vénus), il convenait de saisir cette nuance contextuelle lors de la traduction et d’utiliser « planète » pour éviter toute ambiguïté. Dans notre langue, le mot ne porte pas une valeur spécifiquement savante voire austère, mais se veut clair et factuel quant à la nature de l’objet dont il est question.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette notion a percuté les traducteurs de FFIX à quelques reprises. C’est le cas à Terra, lorsque Djidane s’adresse aux génomes de Branval autour de la structure cristalline évoquant le logo du jeu. Ici, un premier génome dit :
魂が流れているということ
星が生きているということ……
Le flot des âmes montre la vie de l’étoile…
Quelques mètres plus loin, pourtant, un autre dit :
魂は流れる……星がまわるように……
L’âme s’écoule… Pareille à une planète sur son orbite…
De toute évidence, c’est ici le verbe qui a mis la puce à l’oreille du traducteur, puisque mawaru (まわる) signifie « tourner », « orbiter ». Et s’il est vrai que les étoiles orbitent souvent autour de quelque chose elles-mêmes – le centre galactique, pour ce qui est de notre Soleil –, ce concept est plus généralement associé aux planètes et à leurs satellites, du fait de leur mouvement plus rapide.
Un autre cas intéressant vient de la discussion avec la reine Hilda, à son retour à Lindblum après sa curieuse escapade avec Kuja. Lorsque celle-ci explique au groupe que Kuja affirme venir d’une autre planète nommée Terra, elle utilise en japonais un autre terme que nous n’avons pas rencontré ci-dessus : 世界 (sekai). Découlant lointainement d’un concept bouddhique en sanskrit, ce mot chinois passé en japonais veut aujourd’hui dire « monde » au sens propre comme au figuré, un peu comme l’usage que nous en faisons en français. Il est assez curieux que le texte japonais fasse une infidélité à hoshi dans ce dialogue uniquement, mais cela a au moins permis aux traducteurs vers le français d’opter spontanément pour « planète » :
我々の住むこの世界は“ガイア”と呼ばれていますが……
La planète sur laquelle nous vivons s’appelle “Héra”…
Malheureusement, cette initiative n’a pas encouragé une relecture de l’œuvre dans son ensemble pour réinterpréter tous les hoshi. Il ne s’agit pas de blâmer trop longuement les traducteurs pour un manquement par ignorance manifeste, d’autant plus sur une œuvre d’il y a plus de 25 ans – par ailleurs bien traduite dans son ensemble. FFIX a été traduit aux premiers temps du département de localisation de Square. Ainsi, toutes les conditions – par exemple d’accès aux dialogues en contexte – n’étaient peut-être pas réunies pour atteindre un degré de qualité optimal.
La solution logique de Final Fantasy VII
Qui plus est, je souhaitais aborder ce sujet pour élargir la focale. Qui dit Final Fantasy et planète pense évidemment à Final Fantasy VII, autre épisode qui a mis l’astre sur lequel il se déroule au cœur de son histoire. Pas d’erreur à signaler ici : si défaillante soit-elle par ailleurs, la traduction anglaise originale du jeu sur la première PlayStation a correctement interprété hoshi en planet, après quoi la version française – adaptée de l’anglais – n’a eu qu’à ajouter un accent grave et un e final. Ce qui nous donne cette réplique désormais fort célèbre, ici restituée dans le texte japonais et dans ses deux traductions :
星が死んじまうんだぞ。えっ、クラウドさんよ!
The planet’s dyin’, Cloud!
La planète meurt, Cloud !
Qu’en est-il dans la version anglaise de FFIX ? Contrairement à FFVII, le neuvième épisode a été traduit directement du japonais vers le français, sans l’intermédiaire de l’anglais. Une bonne chose, de toute évidence, car il n’est jamais optimal de proposer la traduction d’une traduction. Pourtant, au moins sur le sujet qui nous occupe ici, cela aurait été judicieux, puisque le texte anglais de FFIX a bel et bien traduit hoshi par planet. Un bon point, pour sûr, mais si vous avez lu un précédent article que j’ai consacré à la question des localisations de Square Enix, vous devinez peut-être que je ne serai pas magnanime longtemps.
Tous les Final Fantasy ne mettent pas leur planète au cœur de leur intrigue. Si le mot est présent de manière secondaire dans Final Fantasy XIII-2 et Lightning Returns (où il est bien question de planète dans les traductions), il faut revenir plus près de nous pour trouver des cas pertinents… et constater un curieux renversement.
L’étrange choix de Final Fantasy XV
Penchons-nous d’abord sur Final Fantasy XV, jeu où il est question d’un fléau qui condamne le monde d’Éos à sombrer dans les ténèbres. En japonais, ce fléau est nommé 星の病 (hoshi no yamai), ce qui signifie logiquement « maladie de la planète ». Dans la version française, qui a été directement traduite du japonais, il est appelé « Mal de la planète », majuscule incluse – sûrement pour en souligner l’importance symbolique.
En anglais, en revanche, les traducteurs ont inventé un mot-valise : Starscourge (formé de star, étoile, et scourge, fléau). Il est vrai que le résultat est plutôt seyant grâce à son allitération en « s » – plus seyant que Planetscourge, c’est sûr –, mais nous voilà revenus au problème initial. FFXV se déroule-t-il sur une étoile ? De toute évidence, non, et s’il y a une odeur de brûlé, c’est uniquement parce qu’Ignis a oublié un plat sur le feu. Alors, la traduction anglaise a-t-elle saisi une subtilité unique, c’est-à-dire que ce mal provient du Soleil ? Plot twist !
La notion serait séduisante, quoiqu’un peu absurde, si elle n’était pas directement contredite par la version japonaise du jeu elle-même. Dans le court didacticiel de FFXV, qui explique les bases du système de combat et fournit quelques informations générales sur l’univers, une bulle de dialogue s’attarde sur le sujet des six grandes divinités d’Éos. Après avoir présenté le fameux Mal de la planète qui les accable, elle ajoute une courte note, qui est exclusivement présente dans le texte japonais, et qui dit la chose suivante (avec ma propre traduction) :
ちなみに、これらの話題でいう「星」は「世界」の意です。
À ce propos, le mot « étoile » utilisé dans ces explications signifie « le monde ».
Non, vous ne rêvez pas : il y a une authentique note de bas de page dans Final Fantasy XV ! Vous aurez peut-être remarqué que la mention utilise le terme sekai (世界), que nous avons rencontré plus haut, pour expliciter la nature planétaire d’Éos, et toujours pas le décidément trop sérieux wakusei. Il est difficile de savoir ce qui a motivé l’ajout de cette précision, alors que les Japonais semblent plutôt au fait de la polysémie de hoshi – peut-être est-ce un surplus de prudence, sentiment qui a motivé un certain nombre de décisions créatives du jeu. Cela mis à part, le fait est que le fléau est bien endogène.
Pour une raison non précisée, la version anglaise a donc renoué avec l’erreur d’interprétation de hoshi. Je peine à me l’expliquer. En termes astronomiques, et comme en français, le mot star a depuis longtemps strictement le sens d’étoile et jamais de planète, comme en attestent le Merriam Webster, le Collins et les dictionnaires de Cambridge et d’Oxford. Le seul autre domaine dans lequel star peut désigner une planète est… l’astrologie, c’est-à-dire une pseudoscience peu recommandable. Tout juste peut-on noter – ici encore – l’exception de Vénus, qui est parfois nommée morning star ou evening star (l’étoile du matin ou du soir). Ces expressions, seulement applicables du point de vue d’un observateur terrestre, font référence au fait que la planète est, après la Lune, l’astre le plus brillant du ciel nocturne et que, étant plus proche du Soleil que la Terre, elle est surtout visible au lever du jour ou à la tombée de la nuit.
Si l’usage de star est une tentative de sens poétique ou symbolique, voire d’allusion à une définition du moyen anglais, elle me semble ratée. Pour dire les choses plus franchement, il ne viendrait à l’esprit d’aucun anglophone, aujourd’hui, de dire star pour décrire ce qui ressemble à tout point de vue à la planète sous ses pieds. Personnellement, j’ai joué à FFXV intégralement en anglais – voix et textes –, et je dois avouer que l’évocation de cette star m’a plutôt intrigué. Je n’ai compris qu’il s’agissait en fait de la planète Éos que dans un second temps, chose qui signe selon moi l’échec de la traduction. Il faut dire que le jeu insiste régulièrement là-dessus.
Au chapitre 5, dans un flash-back, voici ce que dit la jeune Lunafreya dans la réplique japonaise originale et dans les versions traduites en anglais et en français :
クリスタルから力を得た真の王だけが星を脅かす敵を倒すことができるのです。
Only the True King, anointed by the Crystal, can purge our star of its scourge.
Le roi légitime, investi de la force sacrée du cristal, est le seul à pouvoir nous sauver du fléau qui menace la planète.
Au chapitre 12, les longues explications de Shiva (ajoutées dans une mise à jour après la sortie) y vont aussi de leur star. Par exemple, toujours dans les trois versions du jeu :
私たち六神は星を守りし存在
The Six have safeguarded this star since time immemorial.
Pendant un temps immémorial, les Six ont protégé cette planète.
Enfin, au chapitre 13, voici ce que répond Bahamut lorsque Noctis lui demande quel est cet étrange lieu éthéré dans lequel il se trouve :
聖石の中 星の魂が宿るところ
The heart of the Crystal, wherein lies the soul of the star.
Au cœur de la pierre sacrée, là où demeure l’âme de la planète.
En fin de compte, c’est peut-être la traduction anglaise, plus que le texte japonais original, qui aurait mérité d’expliquer que « lorsque nous parlons d’étoile, il s’agit en fait de la planète »…
Le jusqu’au-boutisme absurde de Final Fantasy XIV
Imaginez maintenant que nous parlions réellement d’astronomie, voire d’exploration cosmique. Le genre de cas où il vaut mieux ne pas confondre une planète et une étoile, si vous ne voulez pas finir en chamallow fondu. Cela nous amène directement à Final Fantasy XIV, dont une série de quêtes entamée après le lancement de l’extension Dawntrail permet de partir à la découverte de l’espace et, au mépris du danger, avancer vers l’inconnu.
Certes, la traduction anglaise de FFXIV s’est rendue coupable du même travers que celle de son successeur, en prenant ses planètes pour des étoiles. Cela est d’autant plus absurde qu’il semble que les deux soient parfois interchangeables dans le récit, comme en témoigne cette longue réplique d’Hydaelyn dans Endwalker, ici restituée avec la traduction française en bonus (dont on rappelle qu’elle est faite, dans FFXIV, directement depuis le japonais) :
私は星の意志となって以来、この場に満ちるエーテルを少しずつ結晶にしてきた…… ここへ精神を繋げた超える力の持ち主たちは、 必ず「それ」を見たでしょう。そして姿を顕さない私に代わり、「それ」を星の意志の象徴として捉えたのです。
Ever since I became the will of the star, the aether drawn here hath slowly crystallized. They who have answered my call know it well. While I have remained hidden, it hath become the embodiment of the planet’s will in my place. A faceless, omnipotent force of nature.
Depuis que je suis devenue la volonté de la planète, je me suis efforcée de cristalliser peu à peu l’éther qui emplit ces lieux. Tous ceux qui ont hérité du pouvoir de l’Écho, et qui sont liés à cet espace par la pensée, ont déjà eu l’occasion de l’admirer. Il se substitue d’ailleurs à moi, qui ne possède pas de forme physique, pour représenter la volonté de la planète dans leur esprit.
Je suis moi-même attaché à l’usage des synonymes pour éviter d’utiliser deux fois le même mot en l’espace de quelques lignes, mais star et planet n’en sont plus depuis des lustres, et les confondre volontairement trahit pour moi un profond mépris pour la chose astronomique.
L’exploration cosmique a-t-elle suscité un traitement plus rigoureux de la question ? Que nenni : comme en atteste le site officiel de l’activité, les joueurs anglophones sont invités à s’installer sur des étoiles. N’oubliez pas la combinaison ignifugée – même si, pour être honnête, elle sera sans doute insuffisante, car la température à la surface de notre Soleil frôle par exemple les 6 000 degrés Celsius. L’image de présentation d’Oizys la décrit pourtant bel et bien comme une « mineral-rich planet », comme quoi l’absurdité a tout de même des limites.
Chose amusante, le texte japonais assume enfin sa part scientifique et utilise le terme wakusei pour désigner les planètes qu’il est possible d’explorer au-delà de la Lune, par exemple 惑星オイジュス (wakusei Oijyusu, « la planète Oizys »). Preuve, s’il le fallait encore, que tout était depuis le départ une question de contexte : il suffisait de franchir l’atmosphère ! Quant au français, le débat n’a plus raison d’être depuis longtemps, et il s’agit évidemment de planètes.
De l’importance d’utiliser les bons mots
En tissant un lien direct entre deux langues, la mission première d’une traduction est de sembler la plus naturelle possible, de ne jamais perturber les personnes qui la lisent ou l’écoutent avec un mot ou une expression qui risquent de rompre leur immersion dans l’œuvre – à moins, bien sûr, que l’autrice ou l’auteur aient souhaité susciter un effet particulier.
Par cet exposé volontairement trop long consacré aux étoiles et aux planètes, j’ai voulu souligner tout l’art de l’interprétation, de la bonne compréhension d’un contexte et de sa restitution éclairée. Un élément aussi anodin qu’un mot en apparence familier peut aisément entraîner un quiproquo si, en changeant de langue, on ne prend pas soin de réfléchir à l’environnement culturel ou aux questions très techniques qui peuvent l’accompagner.
S’il semble finalement assez naturel d’utiliser hoshi en japonais pour désigner une planète sur laquelle on se trouve, il est en revanche beaucoup plus équivoque de mobiliser étoile ou star, que ce soit par erreur dans FFIX en français ou semble-t-il délibérément dans FFXIV et FFXV en anglais. Le risque est alors élevé d’induire les joueurs en erreur – ou, tout du moins, de leur faire brièvement lever un sourcil, mais cela suffit amplement à les sortir de leur jeu. Lorsque ce choix est volontaire, céder à un tel risque dans le but d’ajouter un surplus de couleur négligeable ne rend pas service aux œuvres.
Il va sans dire que ceci est aussi un plaidoyer pour la traduction humaine. Il vous suffit de copier-coller l’une ou l’autre réplique japonaise ci-dessus dans un outil automatique pour constater que la machine choisira un terme un peu au hasard, selon d’obscurs critères de probabilités. Derrière mes critiques des choix de localisation, il reste que je préférerai toujours les querelles de spécialistes à l’idée profondément abjecte d’abandonner la traduction des œuvres de l’esprit à des machines insensibles, si performantes puissent-elles devenir un jour. D’autant plus que c’est bien Final Fantasy qui nous a appris à nous dresser contre ce qui risque de nuire à notre bonne vieille Terre.

















