Dans les coulisses de la musique du Queen’s Blood de FFVII Rebirth

Deux ans après le lancement du jeu et alors que nous attendons avec impatience les premiers détails du troisième volet, Square Enix a récemment ajouté la première bande originale de Final Fantasy VII Rebirth sur les services de streaming. L’occasion de courir réécouter l’un de ses tubes inattendus : la musique du Queen’s Blood, qui doit certes une partie de sa popularité à l’engouement suscité par ce jeu de cartes furieusement addictif, mais aussi – et surtout – à son arrangement jazz aussi chaleureux qu’élégant. Ce morceau, ainsi que les variations du même style qui l’accompagnent, illustre à merveille les efforts mis en œuvre par l’équipe son pour offrir une expérience musicale de qualité, et c’est pour mieux saluer leur travail que j’ai souhaité vous raconter ici les coulisses de leur création.

Sur la piste du jazz

L’ajout du Queen’s Blood dans FFVII Rebirth est intimement lié à la refonte de la traversée maritime entre Junon et Costa del Sol, où l’austère cargo militaire de l’original cède la place à un luxueux navire de croisière, le Shinra-Huit. Déterminée à truffer cet épisode de mini-jeux, l’équipe entreprend d’y insérer un tournoi de jeu de cartes. Au moment de mettre la séquence en musique, une ambiance s’impose : une sorte de petit casino flottant, la lumière rose du coucher de soleil, un bref moment d’insouciance pour les héros… Vous l’avez compris, ce sera du jazz. Coréalisateur notamment chargé de la direction musicale, Motomu Toriyama appuie sa demande auprès de l’équipe son en formulant le concept d’un « jeu de cartes pour adultes » et glisse semble-t-il comme référence la bande originale d’une série télé qu’il regardait alors.

Parmi les dizaines de compositeurs et arrangeurs qui ont travaillé sur Rebirth, c’est Mitsuto Suzuki qui se voit confier ce segment. Co-tête d’affiche musicale de la trilogie – avec Masashi Hamauzu –, Suzuki n’est pas étranger à ce style. Il avait déjà imaginé une spectaculaire suite de free jazz adaptatif dans l’épisode de Yuffie de Remake, « The Runaround », mais il s’agit ici de susciter une atmosphère plus sobre et cozy. Afin de cerner le concept voulu par Toriyama, il compose un premier morceau qui fait office de base thématique : c’est « Queen’s Blood Jam Session », une proposition certes un peu plus rock, dont la version définitive (arrangée par Tsuyoshi Sekito) est jouée en entrant dans le salon du navire avant le début du tournoi.

Pour arranger la version entendue pendant les parties normales du mini-jeu, c’est-à-dire celle qui sera la plus fréquente, Mitsuto Suzuki a l’idée de solliciter un jeune sound designer et compositeur de Square Enix, Junnosuke Usui. Recruté en 2021 alors qu’il est fraîchement diplômé de l’université de musique d’Osaka, celui-ci a tapé dans l’oreille de Suzuki grâce à sa bande démo, où il affichait une appétence pour l’esthétique big band – un type d’ensemble de jazz où les cuivres (trombones, trompettes et autres) et saxophones sont richement représentés. Final Fantasy a d’ailleurs déjà connu quelques manifestations de big band, ne serait-ce que dans la trépidante « Chocobos of Pulse » de FFXIII.

ff7rebirth_SS_0923_minigame

En recevant la proposition, Junnosuke Usui saute avec joie sur l’occasion. Sans doute motivé par l’envie de montrer ce dont il est capable, alors qu’il fait ses débuts dans l’entreprise, il produit un arrangement si riche et élaboré… que Suzuki ne reconnaît même plus sa propre mélodie ! Au lieu de s’en offusquer, il salue l’audace de la jeune recrue, qui prend même le temps de lui détailler les différents éléments de sa reprise. Fidèle à l’esprit de liberté du jazz, Usui a malaxé la mélodie presque comme un jeu, mais sans manquer de respect au matériau d’origine. Pour Suzuki, une évidence s’impose : son talentueux collègue ne sera pas uniquement crédité en tant que simple arrangeur, mais bien que cocompositeur.

Dans un message publié sur le site de son ancienne université, Usui confie que, parmi toutes ses contributions à Rebirth (principalement des musiques pour les mini-jeux, dont les courses de chocobos, les solos de piano et Rouages & Gambits), le thème du Queen’s Blood est celui auquel il est le plus attaché. Ainsi écrit-il : « Comme c’est un mini-jeu qui revient régulièrement au cours de l’aventure, j’ai arrangé [la musique] de telle sorte qu’elle exprime un sentiment grisant de satisfaction peu importe combien de fois on l’entend. »


Ça swingue sur les flots

Reste que le tournoi à bord du Shinra-Huit devra disposer de son propre habillage musical, pour une raison bien précise. Afin d’accompagner la montée des enjeux, l’équipe pose en effet l’idée de proposer un tempo de plus en plus rapide à chaque manche. Séduisante sur le papier, l’initiative requiert la collaboration de musiciens parfaitement à leur aise.

Pour mener à bien ce projet, Mitsuto Suzuki a une idée étonnante qu’il confie au magazine Sound & Recording : « Dans le chapitre 5, il y a une scène sur un ferry où on voit en fond un comptoir avec des bouteilles d’alcool alignées, et ça m’a beaucoup marqué. Je me suis alors dit que ce serait intéressant d’enregistrer dans un bar. » En temps normal, les enregistrements se déroulent dans des studios prévus à cet effet, équipés de manière à assurer un contrôle optimal du son. Quand, peu de temps après, le compositeur assiste à un live dans le bar tokyoïte No Room for Squares (un nom plutôt ironique…), il sait qu’il a trouvé l’endroit idéal.

Suzuki se rapproche ensuite du pianiste de jazz Shôta Watanabe pour lui confier les arrangements des morceaux et l’inviter à sélectionner lui-même des musiciens avec qui il joue régulièrement – le meilleur moyen d’assurer une bonne synergie. Il s’entoure d’Akiha Nakashima au saxophone, Yûsuke Sase à la trompette, Keisuke Furuki à la basse et Kazuhiro Odagiri à la batterie. Et voilà qu’un jour de septembre 2022, la fine équipe se retrouve au No Room for Squares pour enregistrer les musiques de la première manche, de la deuxième manche, de l’après deuxième manche et de la troisième manche. Quatre merveilles qui donnent instantanément au joueur la sensation d’assister à un live intimiste dans un petit club de jazz – et pour cause, elles ont précisément été enregistrées dans ce contexte.

L’enregistrement (convivial mais un peu à l’étroit) au No Room of Squares. L’ingénieur du son est Masahiro Shimbo.

Mais Shôta Watanabe a été appelé pour former un modeste quintette de jazz, sans cuivres – mis à part une unique trompette –, et le thème du Queen’s Blood tel qu’il a été arrangé par Junnosuke Usui nécessitera un ensemble plus ample. Cela, d’autant plus que le morceau tirera parti du système de musique adaptative de FFVII Rebirth : si le joueur domine son adversaire, une version pleinement orchestrée vient l’encourager, mais s’il est à la traîne, c’est un arrangement plus sobre qui se fait entendre. Il convient donc de bien souligner la différence d’intensité entre les deux.

Et ce n’est pas tout, puisque Suzuki est si satisfait du travail d’Usui qu’il lui demande d’arranger un autre thème, histoire de : celui de la demi-finale du tournoi, qui voit Cloud affronter Chadley. Conformément à l’instruction initiale, il faut que le tempo soit plus vif que celui de la manche précédente, ce qui – au bout de trois manches déjà – commence à être plutôt nerveux. Fidèle à lui-même, Usui se saisit de la mélodie de Chadley (composée à l’origine par Shôtarô Shima) et la transforme sans aucune retenue, la rendant ainsi follement entraînante… mais, à nouveau, presque méconnaissable. Conséquence logique : en découvrant le traitement réservé à son œuvre initiale, Shima insiste à son tour pour qu’Usui soit crédité en tant que cocompositeur.


Appelez-moi les cuivres

Afin de convoquer un son plus big band convenant à ces arrangements, Mitsuto Suzuki demande conseil à Shôta Watanabe, qui lui glisse le nom du trompettiste Miki Hirose. Suzuki s’empresse d’aller assister à l’un de ses lives, accompagné de Junnosuke Usui, et comprend qu’il s’agit de l’homme de la situation. Comme Hirose vit à Kobe, dans le sud-ouest du Japon, les enregistrements se déroulent plus près de lui, au studio Sanwa d’Osaka, en octobre 2022. Pas de bar cette fois-ci – il faut tout de même assez d’espace pour accueillir pas moins de onze interprètes.

Et pour trouver ceux-ci, Suzuki choisit ici encore de laisser Miki Hirose réunir des musiciens de confiance, dont certains jouent régulièrement avec lui : Miki Yokoyama au saxophone alto, Akiko Furuyama au saxophone ténor, Tomomichi Takahashi au saxophone baryton, Hiroyuki Matsushita, Nobuki Isono et Akari Motohashi aux trombones, Miki Hirose et Hiroko Takimura aux trompettes, Toru Nakajima au piano, Yû Miyano à la basse et Hidenori Tsubota à la batterie. Sur son blog, Suzuki se réjouit de l’ambiance joviale tout au long des enregistrements, qu’il attribue autant à l’esprit d’Osaka qu’à la personnalité de Hirose.

L’enregistrement au studio Sanwa à Osaka. Sur la dernière photo, Junnosuke Usui et Mitsuto Suzuki sont en noir au centre, et Miki Hirose est à côté d’Usui, en chemise beige. L’ingénieur du son est également Masahiro Shimbo.

De leur composition originale à leur interprétation par des jazzmen et women en passant par leur fougueux arrangement, c’est parce que les étoiles se sont alignées que les thèmes du Queen’s Blood et de la demi-finale contre Chadley sont de telles réussites. L’ambiance intimiste des précédents enregistrements cède la place à un ensemble riche en cuivres et mené par trois saxophones endiablés – un enrobage de cordes sera ensuite ajouté à la musique du Queen’s Blood pour lui donner un surplus de velouté. Vous en voulez un peu plus ? C’est également l’ensemble de Miki Hirose qui a enregistré la pétaradante « Rah, Rah, Roche! » du duel contre Rochey. Un peu plus ska dans l’esprit, elle est composée par Mitsuto Suzuki et coarrangée par Hirose himself, qui en profite pour laisser crier généreusement sa chère trompette.

Après une telle explosion cuivrée, le tournoi de Queen’s Blood du Shinra-Huit prend un tour plus théâtral quand intervient Régina, bercée par son thème « Prodigious Pedigree ». Trêve de jazz : Mitsuto Suzuki rappelle ici l’une de ses musiciennes préférées, Aska Maret Kaneko, dont le jeu incisif au violon (souvent électrique) a pu être entendu dans ses précédentes B.O., c’est-à-dire The 3rd Birthday, FFXIII-2, Lightning Returns, Mobius Final Fantasy et FFVII Remake. Point culminant de la montée en intensité musicale, le tout s’achève dans un pur délire électro quand Red XIII, provisoirement bipède, improvise un moonwalk sur « Red’s Dance – Two Legs? Nothin’ To It » et affronte Cloud aux cartes sur l’exubérante « Red’s QB Match – Overfang ». Une ultime note légère avant le retour du drame.


Un trop plein fait avec soin

Tout ceci peut ne ressembler qu’à une collection d’anecdotes de production sans intérêt pour le premier joueur venu. En réalité, il s’agit de révéler une philosophie de travail exigeante qui contribue à une réussite d’ensemble. Il est en effet remarquable – et hautement appréciable pour les mélomanes dans mon genre – que tant d’efforts aient été versés dans la partition d’un « simple » chapitre décontracté de FFVII Rebirth. Certes, la bande originale du jeu souffre du même problème fondamental que celle de Remake : quand des dizaines de compositeurs et arrangeurs différents doivent écrire en même temps les centaines de morceaux que compte le titre dans son ensemble, le résultat est inévitablement incohérent et boursouflé, un morceau chassant sans cesse l’autre.

L’interrogation sur la pertinence de ces bandes originales gargantuesques reste entière. Pourtant, en observant le jeu séquence par séquence, force est de constater que les bons moyens ont régulièrement été mobilisés aux bons endroits. Cela peut créer d’authentiques événements musicaux qui dépassent les attentes des joueurs en leur ouvrant la porte vers de nouveaux horizons, sur des styles vers lesquels ils ne seraient possiblement jamais dirigés par eux-mêmes. FFVII Rebirth nous embarque ainsi dans un tournoi de Queen’s Blood où nous pouvons profiter de sublimes morceaux de jazz enregistrés par d’excellents musiciens, parfois en contexte dans un club. C’est peu dire que « l’expérience joueur » n’en est que plus exquise.


Sources